Charles Massi: " Patassé a perdu toute légitimité ".
Début octobre à Libreville, grâce à la médiation de plusieurs Chefs d'Etat de la
sous-région d'Afrique Centrale, les présidents Ange-Félix Patassé de Centrafrique et
ldriss Deby du Tchad ont mis fin au Contentieux qui les opposait depuis plusieurs mois,
épargnant ainsi à leurs pays respectifs une guerre que tout le monde redoutait.
Toutefois, cette "réconciliation" apparaît comme l'arbre qui cache la forêt
des crises politiques intérieures accumulées en Centrafrique et dont les effets menacent
l'équilibre géopolitique de la sous-région. Selon Charles Massi, leader du Fodem (Forum
pour la démocratie et la modernité), député et opposant, "tant que l'instabilité
politique perdurera an Centrafrique, aucun pays d'Afrique centrale ne connaîtra la
sécurité..."
LE NOUVEL AFRIQUE ASIE : COMMENT ÊTES-VOUS PASSÉ DE VOTRE SITUATION DE DÉPUTÉ DU
PARLEMENT CENTRAFRICAIN A CELLE D'UN EXILÉ EN FRANCE ?
CHARLES MASSI : J'ai appris, comme tout le monde, la série de condamnations à mort
prononcées contre un certain nombre de personnes, dont moi-même. Je dois dire que cela
me laisse totalement indifférent, dans la mesure où il n'échappe à personne qu'il
s'agit d'une décision purement politique, qui n'a rien à voir avec la justice. Tout un
chacun sait que j'ai été placé dans l'impossibilité de rentrer dans mon pays, d'où je
suis parti le 15avril 2001 pour la France, via Yaoundé au Cameroun. J'ai quitté le
Centrafrique avec un ordre de mission en bonne et due forme signé par le président de
l'Assemblée nationale... C'est avec surprise que j'ai appris la nouvelle de la tentative
de coup d'Etat qui a été entrepris et qui a échoué le 28 mai 2001. Un coup d'Etat
revendiqué par des gens dont les noms ont été cités à la radio. Je n'étais mêlé ni
de près ni de loin à ces événements. D'ailleurs, plus tard, en janvier 2002, quand le
pouvoir a décidé - par la voix du président de I 'Assemblée nationale - de supprimer
les indemnités de certains députés, y compris les miennes, c'était pour raison
d'absentéisme, et non pour sanctionner un exil. Ce qui n'a pas empêché, deux mois plus
tard, le ministre de l'intérieur de l'époque, le même qui avait autorisé mon départ,
de m'accuser d'être coauteur du coup d'Etat, en affirmant que le 17 avril 2001, je me
trouvais dans le pays où j'aurais recruté des mercenaires, et fait entrer des armes. Je
n'ai pourtant pas le don d'ubiquité pour être à la fois hors et à l'intérieur du
territoire centrafricain à cette date. En réalité, il y avait là une volonté
manifeste de m'éloigner définitivement du pays.
POURQUOI AVIEZ-VOUS PROLONGÉ VOTRE SÉJOUR A L'ÉTRANGER, AVANT MÊME L'ANNONCE DES
SANCTIONS QUI ONT ÉTÉ DÉCIDÉES CONTRE VOUS ?
C. M.: Pour des raisons médicales. J'ai d'ailleurs envoyé tous ces justificatifs au
président de l'Assemblée ,ationale... Tous ceux qui mont rencontré à Paris ont pu
constater que je n'étais pas en état d'entreprendre tout ce qu'on me reproche. Le coup
d'Etat manqué est devenu pour le régime du président Ange-Félix Patassé un prétexte
grossier pour se débarrasser de ses adversaires politiques en les éloignant
définitivement de Centrafrique. Si seulement il y avait une enquête judiciaire
impartiale, menée par procureur qui sait dire le droit, pour arriver à séparer le grain
de l'ivraie... Il n'y a même procès. Seulement un réquisitoire. Pas de dossier. Pas
d'avocats. De prétendues enquêtent sur la base de fiches de dénonciations, par un
procureur qui s'est comporté plus comme un commissaire politique qu'un homme de loi
maîtrisant le droit.
VOUS AVEZ CRÉÉ, AVEC D'AUTRES CENTRAFRICAINS EN EXIL, LE FRONT DE LA RESTAURATION DE
L'UNITE ET DE LA DÉMOCRATIE. QUELS SONT LES BUTS POURSUIVIS PAR CETTE ORGANISATION ?
C. M.: Dans le contexte conflictuel que connaît le pays, les chefs d'Etat de la
sous-région se sont réunis à Libreville le 5 décembre 2001 pour proposer de
privilégier le dialogue, en lieu et place d'un déploiement de forces de la Cémac (1).
Les chefs d'Etat, tels que Omar Bongo ou Idriss Déby, qui connaissaient bien la
situation, ont conseillé au président Patassé de renoncer à la violence pour discuter
avec tous les acteurs de la crise, y compris avec le général André Kolingba, auteur du
coup d'Etat m 2001 ... Nous qui sommes à l'extérieur alors créé le Frud - Front pour
la restauration de l'unité et de la démocratie - afin d'appuyer les efforts des chefs
d'Etat de la Cémac et d'adhérer au dialogue politique, plutôt qu'à la violence.
LE FRUD A ÉTÉ QUALIFIÉ PAR LE POU VOIR D'ORGANISATION TERRORISTE...
C. M. : Ce qui est surprenant pour un groupes de citoyens qui prône le dialogue
politique comme solution de sortie de crise. Le Frud es composé de leaders et
représentants de plusieurs formations politiques légalisées, de membres de ma société
civile et de personnes de diverses sensibilités politiques, y compris des personnalités
qui ont soutenu dans certaines circonstances le régime Patassé... Personnellement, ma
formation ne me destine pas à la guerre, je suis un pacifiste.
AUJOURD'HUI, LA SITUATION EN CENTRAFRIQUE SEMBLE AVOIR ROMPU AVEC LE PROCESSUS DE
DEMOCRATISATION ENGAGÉ IL Y A UNE DIZAINE D'ANNEES ...
C. M.: Dans un Etat démocratique, une majorité gouverne, l'opposition s'oppose et le
peuple est l'arbitre souverain. Le président démocratiquement élu gouverne avec sa
majorité parlementaire, et l'opposition peut exprimer ses divergences politiques, par
tous les moyens que lui reconnaît la Constitution. Mais quand un pouvoir s'approprie tous
les instruments et les moyens d'information (radio, télévision, manifestions publiques),
on retrouve tous les ingrédients d'une dictature des plus sombres. Le Parlement n'en peut
mais, face à un pouvoir qui réclame son aval pour étouffer des scandales
politico-financiers . On ne peut pas passer par pertes et profits des dizaines de
milliards de francs CFA engloutis par ces scandales, tout en interdisant aux organisations
syndicales de réclamer les arriérés de solde des agents de l'Etat.
QUELLE EST LA SITUATION DU PAYS ET DES POPULATIONS DEPUIS LA TENTATIVE DE PUTSCH DE
2001 ?
C. M.: Le pays est disloqué, avec des populations exilées, près de douze mille
réfugiés dans les pays voisins qui ne veulent pas revenir chez eux, et un dispositif
militaire d'Etat de guerre permanent, avec près de deux mille militaires au sud, plus de
mille cinq cents au nord. Le pays est totalement exsangue, les caisses du Trésor public
sont vides... Le minimum de ressources que l'activité économique génère est consacré
aux achats d'armes, au surarmement. Les salariés et ce qui reste de l'armée nationale
accusent jusqu'à quarante-deux mois d'arriérés de salaires... Plus grave : le
président Patassé a vendu à la Libye, contre une poignée de pétrodollars, l'essentiel
des ressources minières (diamant, or, pétrole, uranium, plomb) pour une durée de cent
ans. Les ressources principales du pays sont ainsi hypothéquées pour cent ans. Il y
vingt à trente mille Centrafricains qui meurent chaque année (sur 3,5 millions
d'habitants), victimes de la pauvreté, du manque de structures sanitaires. De nombreux
cadres ont fui le pays... Le gouvernement n'a que les recettes du FMI à proposer, et
même lorsque la Banque mondiale accorde de temps à autre des prêts ou des aides
modiques, destinés en principe à payer quelques mois d'arriérés de salaires, une
partie est détournée pour entretenir les mercenaires qui assurent la sécurité de
Patassé.
L'OBSESSION SECURITAIRE DU POUVOIR A-T-ELLE DES CONSÉQUENCES AU NIVEAU RÉGIONAL ?
C. M.: Aux frontières du pays, le régime accepte la présence des rebelles opposés
au pouvoir tchadien, tandis que ceux du Mouvement de libération du Congo de Jean-Pierre
Bemba, qui combattent le pouvoir de Kinshasa, entretiennent des relations de coopération
avec Patassé, qui a confié sa protection rapprochée aux troupes prêtées par la Libye.
Le Centrafrique est devenu un vaste sanctuaire de rébellions armées. A cela s'ajoute une
kyrielle de mercenaires européens au service du régime. Résultat : le Centrafrique qui
héberge des rébellions opposées a certains de ses voisins, s'expose logiquement aux
tentatives de représailles sur son sol des pays concernés contre leurs agresseurs. Cette
situation a produit une nouvelle géographie militaro-économique en Centrafrique,
caractérisée par la présence de forces armées hétérogènes installées en fonction
des zones économiques (or, diamant, pétrole). Tant que le pays demeurera une menace pour
l'équilibre géostratégique de la sous-région, du fait de la crise politique
intérieure qui a entraîné une militarisation extrême du régime, aucun pays d'Afrique
centrale ne connaîtra la sécurité.
EN SOMME, LE POUVOIR NE S'APPUIE PLUS SUR UNE ARMIE RÉPUBLICAINE POUR GARANTIR LA
SÉCURITÉ DU PAYS ?
C. M.: Quand un chef d'Etat abandonne ses fonctions de président démocratiquement
élu, qu'il renonce à gouverner avec ses propres forces armées et en s'appuyant sur le
peuple et sur les lois de son pays, et qu'il ne justifie plus son pouvoir que par les
armes, on n'a plus affaire au dirigeant d'un Etat, mais à un chef de rébellion dont
l'obsession est de garder le maximum de territoires conquis. Un chef rebelle qui partage
avec ses protecteurs les dividendes du pillage du pays.
APRÉS UNE PÉRIODE DE CRISE ENTRE LE CENTRAFRIQUE ET LE TCHAD, L'HEURE SEMBLE ÊTRE A
L'APAISEMENT, GRÂCE À L'INTERVENTION DES CHEFS DETAT QUI ONT ASSURÉ LA MÉDIATION ENTRE
ANGE-FÉLIX PATASSÉ ET IDRISS DÉBY...
C. M. : Le problème entre le Centrafrique et le Tchad est un épiphénomène. Le Tchad
n'a jamais eu de velléités de conquête ou d'occupation du Centrafrique. Le Tchad a
riposté en situation de légitime défense. Le vrai problème est une crise intérieure
en Centrafrique que le président Patassé essaie d'extérioriser... La résolution de la
crise politique intérieure constitue le gage d'un apaisement durable entre Bangui et ses
voisins. Cela signifie une véritable réconciliation nationale en Centrafrique et un
retour à une vie constitutionnelle normale.
QUELS SONT LES BLOCAGES ACTUELS AU PROCESSUS DE RÉCONCILIATION QUE VOUS PRÉCONISEZ ?
C. M. : Une seule personne est à l'origine du conflit et empêche tout règlement: le
président Patassé. Il est convaincu qu'il pourra assurer la pérennité de son règne en
s'appuyant sur les groupes rebelles, les mercenaires, et des accords militaires obscurs
avec certains pays... Lui a de quoi manger et boire tous les jours face à un peuple qui
souffre, une opposition totalement laminée, réduite au silence. Comment sortir de cette
situation ? Même si les Centrafricains adhèrent aujourd'hui, dans leur majorité, à
l'option militaire, il faut dire que l'armée nationale - la vraie - n'est pas
belliqueuse, les Centrafricains n'aiment pas la violence. Nous savons que la Cémac ne va
pas déployer des troupes pour contraindre Patassé de venir à la table de discussion.
C'est donc aux Centrafricains d'affirmer leur volonté de dialogue. J'ai entrepris
récemment une tournée en Afrique centrale, où j'ai eu l'honneur de rencontrer le
facilitateur du dialogue centrafricain, le président gabonais Omar Bongo. J'ai pu lui
exposer la nécessité de nous engager dans le dialogue. Il a marqué une totale
disposition à cet égard... J'ai été très heureux d'apprendre également que le
président Déby se dit disponible pour aider les Centrafricains à transcender leurs
divergences...
VOUS DEMEUREZ DONC OPTIMISTE QUANT À UN POSSIBLE PROCESSUS DE RÉCONCILIATION...
C. M.: Je reste optimiste. Tout dépend de Patassé et de lui seul. C'est toute une
nation qui est tendue vers une seule personne qui se pare de ses habits de président
démocratiquement élu pour soumettre ses concitoyens à une misère effroyable. La
communauté internationale est-elle d'accord pour sacrifier toute une communauté
nationale au profit d'un individu ? La balle est maintenant dans le camp des
Centrafricains. Nous devons nous organiser, très sérieusement, pour une réconciliation
véritable, car aucune question ne devrait être écartée : celle de la gestion des
forces de défense et de sécurité, des finances publiques, des ressources naturelles,
des relations internationales. Nous devons retrouver un parlement crédible, au service du
peuple, et non pas à la botte d'un régime. Avec un gouvernement dans lequel la nation
toute entière se reconnaîtrait, la réconciliation nationale et la reconstruction ne
poseraient aucun problème. C'est seulement ce gouvernement qui pourrait régler en un
temps bref tous les problèmes auxquels sont aujourd'hui confrontés les Centrafricains,
tous épris de paix. ~ PROPOS RECUEILLIS PAR FRANCIS LALOUPO (mi-octobre 2002) (1)
Communauté économique et monétaire d'Afrique centrale
LE NOUVEL AFRIQUE-ASIE - NOVEMBRE 2002 - N°158