LE NOUVEL AFRIQUE ASIE N°159 - DECEMBRE 2002
CHRONIQUE - JESSE ANANSI

Bangui des horreurs 

Début novembre 2002. Equipée expresse à Bangui, quelques jours après le retour relatif au calme, à la suite des combats qui ont opposé des rebelles centrafricains aux soldats loyalistes du président Ange-Félix Patassé, soutenus par des troupes libyennes et celles du rebelle congolais (RDC) Jean-Pierre Bemba ... Lorsque l'avion militaire à bord duquel nous avons été embarqués atterrit à l'aéroport de Bangui, nous sommes surpris par la décontraction des officiers que nous accompagnons. Ils viennent là pour une "mission d'évaluation" en vue du déploiement de la prochaine force d'interposition de la Cemac (Communauté éco­nomique et monétaire d'Afrique centrale°. Pour eux, il s'agit d'un voyage ordinaire. Du moins c'est ce qu'ils laissent deviner, par contraste avec nos mines tendues de civils peu habitués aux décors de guerre. Les officiers - bardés de diplômes et formés dans de grandes écoles militaires de France ou des pays de l'ex-Union soviétique - poursuivent, au moment où l'aéronef se pose sur le tarmac, les mêmes plaisanteries égrenées et déclinées depuis notre point de départ (que nous ne sommes pas autorisés à divulguer). "Quelle idée tu as d'aller mourir en Centrafrique lance l'un d'entre eux à un collègue qui répond, du tac au tac : "Parce que tu crois que je suis assez con pour aller me faire zigouiller pour ces Centrafricains ? C'est pour le pognon, mon vieux. La mission est bien payée. Après cette galère, j'aurais amassé assez de pognon pour m'offrir une maison au pays. C'est tout ce qui m'intéresse.." Et l'autre de lui rétorquer: "Fais gaffe, quand même, avec tes balafres sur le visage, on risquerait de te prendre pour un Tchadien... parles temps qui courent, il ne fait pas bon être Tchadien en Centrafrique..." Hilarité générale à bord. La vision du bâtiment délabré de l'aéroport nous plonge d'emblée dans une déprime qui ne nous lâchera pas. L'aéroport de Bangui est de ceux qui vous donnent envie de remonter dans l'avion qui vous y a amené pour vous en aller au plus vite. On dirait qu'au-delà de ce bâtiment n'existe pas âme qui vive. Comme si ce fieu, suspendu dans un espace hors du temps était l'ultime frontière d'une zone d'où la vie s'est retirée. Comme si un souffle, à travers l'air chaud, vous chuchotait au creux de l'oreille: "Ne pas aller plus loin, rien à voir, rien à signaler..." Rien au-delà d'ici.

Les senteurs capiteuses et enivrantes, que l'on aime tant retenir en soi dans cette région de l'Afrique, semblent ici corrompues, dégradées, dénaturées. Il n'y a pas de bien-être Ici. Seulement cette sensation déprimante qui vous saisit et vous colle à la peau comme une fine pellicule rance de sueur.. Dans Bangui, le désastre est partout visible. Maisons détruites, boutiques pillées, routes défoncées... Vision de chaos. Et les humains dans tout ça ? Semblables à des zombies, les hommes et femmes que nous rencontrons semblent se déplacer à l'intérieur d'un songe mauvais, immatériel, en apesanteur. Leurs yeux sont encore chargés des images des horreurs qu'ils ont vues et vécus ces jours derniers, et qui les hanteront longtemps. De temps à autre, nous apercevons un, deux cadavres, que nul ne songe à ramasser -qui les voit, à part nous? - et qui seront privés d'une sépulture décente. Un Centrafricain nous raconte le viol de sa fille de douze ans par plusieurs hommes du Congolais Jean-Pierre Bemba. Ils l'ont obligé à assister à la scène. Un témoignage qui ressemble à des dizaines d'autres que nous entendrons ce jour-là. L'épouse de cet homme a pu s'enfuir. Il la cherche toujours. Il ne sait pas où il pourra passer la nuit, sa demeure ayant été saccagée. De toute façon, cela n'a plus d'importance. Ses enfants - dont la fille violée - sont peut-être partis du pays, en direction du Congo-Brazzaville... probablement. Lui préfère rester ici, pour l'heure. Il pense que, bientôt, les choses s'arrangeront et que tout redeviendra comme avant. Mais "avant", c'est si loin.., et puis, c'était comment ? Cela fait des années maintenant que tout ici a pris un sens mauvais, que le règne du président Ange-Félix Patassé est devenu synonyme de toutes les violences, qu'il produit, provoque, alimente et inflige à la population, d'ordinaire si paisible, du Centrafrique. Les habitants se résignent à l'empire de l'Ange de l'Apocalypse... A la fin de cette journée, les officiers qui nous guident à travers la ville, au moment de rédiger leur rapport, nous proposent de rester avec quelques-uns d'entre eux à Bangui, pour deux jours encore, ou de retourner le soir même à notre lieu de départ, en profitant de la navette de l'aéronef. Nous choisissons de nous en aller d'ici. Quelques heures plus tard, c'est en réprimant un vague tremblement qui traverse tout le corps que nous pénétrons dans l'avion. Avec l'envie de dire, en souvenir du célèbre film Hiro­shima, mon amour: "Nous n'avons rien vu àBangul... non rien." J

Remerciements à S-B. B., qui se reconnaîtra.