François Bozizé, dont les troupes ont tenté en octobre dernier de renverser
le président Ange-Félix Patassé, est-il, comme le disent ses amis d'hier, "le plus
nul des généraux" que le Centrafrique ait jamais conçu ?
Le général François Bozizé a été projeté sous les feux de l'actualité
à la suite du coup d'Etat du 27 au 28 mai 2001. Une tentative de putsch avorté, et dont
l'ancien président de Centrafrique André Kolingba a réclamé la paternité, avant de
s'enfuir du pays et d'aller en France, où il vit actuellement. Quelques semaines après
les combats qui ont, une fois encore, semé la désolation dans la capitale, Bangui, le
pouvoir centrafricain accusera, entre autres personnalités politiques, le chef
d'état-major de l'armée centrafricaine, le général François Bozizé, de complicité
dans le coup manqué. Ce dernier, après avoir clamé son innocence, annonce sa dissidence
de l'armée et parvient à s'enfuir au Tchad voisin, avec quelques soldats qui se sont
ralliés à sa cause.
Le président centrafricain réclame aux autorités l'extradition de Bozizé. Ces
dernières s'y refusent, rappelant qu'une telle mesure est contraire aux règles
constitutionnelles de leur pays. Les choses se compliquent quand François Bozizé, sans
la moindre nuance, troque sa toge de victime innocente du pouvoir Patassé en
"Exterminator" résolu dressé contre le pouvoir de Bangui, déclarant que son
objectif était désormais de bouter Ange-Félix Patassé hors du palais. Mettant dans
l'embarras ses protecteurs tchadiens qui gèrent avec de rudes contorsions diplomatiques
la présence sur leur sol de ce général centrafricain dont l'entrée en dissidence
armée devient une affaire d'Etat entre les deux pays. Renvoyant la balle à son homologue
centrafricain, le président tchadien Idriss Déby réclame à son tour l'extradition d'un
certain Abdoulaye Miskine, ennemi farouche de son régime entre-temps réfugié en
Centrafrique, et devenu un coupe-jarret zélé au service d'une des troupes de garde
rapprochée de Patassé. Ambiance
L'affaire de ces deux hommes prend une dimension telle que les chefs d'Etat de la
région s'y penchent pour trouver une solution afin d'éviter un affrontement armé dont
l'hypothèse est de plus en plus évoquée entre les deux pays. En toile de fond des
manuvres diplomatiques, des accrochages armés sporadiques se multiplient, à la
frontière nord entre le Centrafrique et le Tchad, entre les troupes de Bozizé et
quelques unités centrafricaines. Finalement, en octobre 2002, un sommet des chefs d'Etat
de la sous-région aboutit à des résolutions acceptées entre les deux partis, notamment
le renvoi des deux individus, Miskine et Bozizé - motif apparent de la discorde
tchado-centrafricaine - vers les destinations de leur choix. Le général François
Bozizé choisit la France. Quelques jours après son arrivée dans la capitale française,
une nouvelle crise armée survient à Bangui, le 25 octobre 2002. Des troupes
"rebelles" se réclamant de lui tentent de renverser le président Patassé. On
le sait : le pouvoir est sauvé par les troupes libyennes et celles du rebelle congolais
(RDC) Jean-Pierre Bemba. Toutefois, la confrontation se poursuit encore, les rebelles
ayant été repoussés vers l'intérieur du pays, mais pas totalement réduits.
LORSQUE CES REBELLES AGISSANT EN SON NOM
DECIDAIENT DE PASSER A L'OFFENSIVE
contre le pouvoir centrafricain, Bozizé, en France et déconnecté de ses troupes,
n'en était pas plus informé que le quidam ordinaire. Il a pris en marche le train de
cette "rébellion" pour en assumer, dans une déclaration radiodiffusée, la
paternité. Mais, en réalité, Bozizé était en dehors du coup engagé par ses soldats,
qu'il avait laissés à la frontière tchado-centrafricaine, et qui, las d'attendre en
vain les instructions du général, avaient décidé d'"y aller". L'étrange
sieur Bozizé se rend immédiatement au Tchad pour tenter de rejoindre ensuite ses
troupes. Les autorités tchadiennes, plus embarrassées que jamais par ce général un peu
"largué", le renvoient vers Paris, où les autorités françaises lui
interdisent toute déclaration politique et moins encore guerrière depuis l'Hexagone.
C'est donc en spectateur que le général suit, depuis Paris, les aventures de
"ses" troupes aux prises avec les forces fidèles à Patassé.
TOUS LES INTERLOCUTEURS QU'IL A
rencontrés commencent alors sérieusement à douter de ses capacités politiques et de
son efficacité tactique. Enfin, dans le microcosme politico-centrafricain opposé au
régime de Bangui, on qualifiera Bozizé de "général le plus nul de
Centrafrique". Celui qui s'est improvisé tombeur d'un régime - il est vrai l'un des
moins fréquentables du continent - a manifestement de plus en plus de difficulté à
discerner les contours d'une situation dans laquelle il s'est lui-même impliqué et qui
semble le dépasser, son nouveau costume d'opposant étant bien trop grand pour lui. Ses
tractations se multiplient, aussi décousues que douteuses. Il fréquente d'anciens
Français de Centrafrique qui menaient grand train dans l'"empire" de Bokassa et
qui, nostalgiques de ce paradis tropical perdu, sont prêts à financer l'aventure de ce
Bozizé un peu lourd, un peu brouillon, mais qui a l'avantage de pouvoir commander - pour
combien de temps encore ? - à quelques soldats embourbés dans leur
"rébellion". Ces nostalgiques du Centrafrique ne sont pas les seuls à avoir
mis la main à la poche pour "aider" Bozizé. Ce dernier, à force de dépenses
de "souveraineté" sous les cieux parisiens, se retrouve aujourd'hui redevable
à tous ces sympathisants d'une cause dont il ne saisit plus lui-même les aboutissants.
En désespoir de cause, Bozizé a décidé, fin décembre, de s'en remettre au
président togolais Gnassingbé Eyadéma, qui se trouve être le meilleur correspondant en
Afrique de l'Ouest du colonel libyen Mouammar Khaddafi, soutien militaire du Centrafricain
Patassé.Eyadéma et Patassé sont également liés par une vieille amitié... Bozizé
espère ainsi secrètement pouvoir compter sur Eyadéma pour un "rapprochement"
entre lui et Patassé. En effet, une réconciliation avec celui qu'il est censé
combattre, le mettrait à l'abri des impatiences de tous ceux qui l'ont "aidé"
et qui désespèrent d'attendre son accession à la tête du Centrafrique. En tout cas,
les aventures de Bozizé auront causé un lourd préjudice aux actions menées
obstinément depuis des années par des opposants autrement plus estimables et sérieux.