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Par Yvonne Mété, présidente de Centrafrique Sans Frontières Je suis arrivée à Bangui, la capitale, dans la matinée du dimanche 8 février. Bangui est une ville qui conserve son charme malgré le grand désarroi de ses habitants. Quand tu sillonnes la ville du nord au sud et d'est en ouest, tu découvres partout le même désespoir. Derrière des visages fatigués, des gens qui te racontent toujours la même histoire : " on n'en peut plus, 4 mois d'arriérés de salaires " ! Pas de salaires : pas d'argent pour te faire soigner, car tous les actes médicaux sont payants ainsi que le moindre comprimé. Les hospitalisations sont également payantes, si bien que certaines familles sont obligées de garder leurs malades à domicile, et dans la plupart des cas, assister impuissantes à leur lente agonie ! Les gens meurent de tout : - Nombre inquiétant d'accidents mortels sur les routes de province - Malnutrition - Automédication engendrée par la vente dans les rues de médicaments d'origine inconnue, - Le SIDA qui continue de se propager à un rythme inquiétant et qui touche la population dans les tranches d'âge de 13 à 25 ans et de 35 à 50 ans. La crise sans précédent que traverse le pays a fait disparaître la traditionnelle " Solidarité africaine " et le respect ancestral que le centrafricain porte aux personnes âgées. Désespérée, la population se tourne vers les sectes qui poussent comme des champignons générant ainsi toute sorte de prophètes. La peur de la mort a réveillé de vieilles croyances qui semblaient avoir disparu et ne devraient plus avoir cours aujourd'hui : la sorcellerie ! SORCIERES AU PAYS DES CROYANTS Je m'étais rendue à la Brigande criminelle , afin de rendre visite à une amie, et découvrit ainsi l'univers carcéral. C'est au cours de ma deuxième visite que j' entendis l'histoire d'une vieille femme accusée par son gendre d'être une sorcière ! Ses voisins l'ont tellement battue qu'elle tenait à peine sur ses jambes. Les policiers, la voyant dans cet état, refusèrent de l'arrêter et demandèrent à son gendre de la ramener chez lui pour la faire soigner. Quelques heures plus tard, ils apprenaient qu'elle était décédée. Je ne compris pas tout de suite et demandai : " Pourquoi une vieille femme a-t-elle été battue à mort ? Que lui a-t-on reproché et pourquoi l'a-t-on amenée à la Brigade criminelle ? " On me répondit alors qu'elle était accusée d'être une sorcière et que la sorcellerie était un crime ! Je réalisai subitement que depuis quelques années, je ne savais plus grand chose des croyances de mon pays. Je ne reconnaissais plus ce peuple si pieux, si généreux et tolérant dans le passé. En accord avec les policiers, je décidai d'interroger certaines de ces femmes afin d'en savoir un peu plus sur ce que je venais d'apprendre , voici les récits de 3 des cas les plus dramatiques que j'ai découvert ce jour-là : Ø Une femme d'une quarantaine d'année avait accepter d' héberger un de ses frères venu de province comme cela se pratique couramment dans notre pays. Malheureusement celui-ci s'est peu à peu " installé " chez elle et s'est révélé être un paresseux, qui passait ses journées à dormir et à manger ce que sa sœur essayait de gagner péniblement. Un beau jour. Un soir , il s'est plaint d'être malade et décida que sa sœur en était la cause. Il se mit à hurler que celle-ci était une sorcière et qu'elle était en train de le tuer Ameutés par les cris, les voisins se sont transformés subitement en justiciers. Ils sont entrés dans la maison armés de bâtons et ont attrapé la femme. Ils l'ont déshabillée, l'ont mise à genou et lui ont demandé d'avouer qu'elle était une sorcière. Elle a levé les 2 mains au ciel et juré devant Dieu qu'elle n'en était pas une. Personne ne voulait la croire. Certains ont pris des sacs en plastique, y ont mis le feu et ont commencé à la brûler sur tout le corps… N'obtenant pas d'aveu, ils allèrent prendre la fille de 16 ans qui dormait et ont commencé à cogner sur sa plaie afin de lui faire avouer qu'elle et sa mère étaient des sorcières. L'un des hommes a alors mis un couteau sous la gorge de l'adolescente en menaçant de la lui trancher si elle n'avouait pas. Prise de panique, elle a avoué tout ce qu'ils voulaient. C'est alors, seulement, que le chef du quartier décida d'arrêter le supplice de ces deux malheureuses et de les transférer à la Brigade Criminelle. Leurs blessures profondes dégageaient une odeur nauséabonde qui repoussait tout le monde. Le bras de la mère était si enflé qu'il en était tout déformé. Quant à sa fille, recroquevillée sur elle-même, elle était prostrée dans un coin de la pièce et tenait sa jambe dont la plaie, recouverte d'un tissu sale s'était infectée. Ø L'autre détenue était une vieille femme de 70 ans : Un soir, un événement dramatique survint dans le quartier et ses voisins pensèrent subitement qu'il était anormal qu'il ne puisse arriver des malheurs qu'aux jeunes et qu'elle, la vieille n'ait jamais rien. Ils en déduisirent qu'elle ne pouvait être qu'une sorcière , qui exterminait les jeunes afin de vivre plus longtemps Ils sont allés la chercher (Presque tous ces Exterminateurs de sorcières sont des hommes ) et lui demandèrent d'avouer sa sorcellerie. Devant son refus, ils la jetèrent à terre, lui ligotèrent les jambes et les bras dans le dos et la pendirent par les pieds à un arbre. Or elle vivait avec sa petite fille ; ils demandèrent à la fillette d'avouer qu'elle et sa grand-mère étaient des sorcières. La fillette refusa d'avouer, ce qui provoqua la colère des bourreaux qui se mirent à frapper la vieille. L'un d'entre eux donna un violent coup de machette à sa jambe gauche ,certains s'acharnèrent sur sa tête, la blessant à plusieurs endroits. Là aussi le chef du quartier n'intervint qu'au dernier moment pour l' arracher à ses bourreaux et la livrer à la brigade criminelle, le corps recouvert de sang. Je connaissais très peu l'univers carcéral, mais j'ai pu me rendre compte que, dans la brigade où je me trouvais, les prisonnières ne subissaient pas de mauvais traitements. Ce qui est assez remarquable car la police centrafricaine a été démantelée au moment du dernier coup d'Etat et des différentes mutineries. Elle travaille avec très peu de moyen d'intervention et subit les conséquences de la crise actuelle avec le versement irrégulier des salaires. Certaines de ces brigades ne disposent pas de véhicules d'intervention , si bien que les policiers, appelés pour intervenir sur les lieux éloignés d'un lynchage, arrivent souvent trop tard pour sauver les victimes. Tôt le lendemain, je pris contact avec un médecin très dévoué à la cause des malades du Sida et qui travaille pour l'ONG " Amis d'Afrique ", le Docteur KABA MEBRI, qui accepta de m'accompagner , à la brigade criminelle, et avec l'accord des policiers, il leur prodigua les soins nécessaires. Qui sont ces détecteurs de sorcières ; sur quels critères se basent-ils pour lancer les accusations ; Pourquoi plus de 90% des accusés sont des femmes … autant de questions qui demandent des réponses : Une crise économique sans précédent - L'impuissance devant la Misère et la Maladie est signe de sorcellerie. Il n'est pas bon pour une vieille femme âgée de vivre dans un quartier où meurent beaucoup de jeunes : sida, manque de soins, mauvaise alimentation, accidents … - la population, manipulée par des charlatans se focalisent sur les personnes âgées et isolées ; les femmes veuves ou actives qui ne baissent pas les bras devant l'adversité et qui arrivent encore à nourrir leur famille : : Dès que l'une d'entre elles discutent avec un voisin ou une voisine, ou donne un peu de nourriture à un enfant affamé qui n'est pas le sien. il suffit que celui-ci ait des problèmes de santé dans les heures qui suivent ou même quelques jours plus tard, pour qu'elle soit aussitôt accusée de sorcellerie et immédiatement châtiée !!! La Religion - Nous assistons à une prolifération de sectes qui produisent quantité de prophètes détecteurs de sorcières : La Centrafrique est l'un des pays où les habitants passent la plus grande partie de leur temps à prier, et connaissent tous les versets bibliques par cœur ! Tous les régimes depuis 20 ans , ont encouragé la population dans cette voie afin qu'elle se résigne et attende du ciel un hypothétique salut venu d'ailleurs ou d'un paradis quelconque. Presque chaque quartier a son Eglise, et dans certains quartiers, toutes les dix maisons, vous allez tomber sur une cellule de prière charismatique , avec Prophètes et prophéties en tous genres et à profusion. C'est ainsi que la majorité de ces prophètes, dont l'âge est très varié (cela peut aller de 6 ans à plus de 60 ans) se sont spécialisés dans la détection des sorcières pour les jeter en pâture aux " Exécuteurs ". A n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, un adepte en transe, en pleine prophétie, peut se lever, diriger toute l'assemblée vers une maison et pointer du doigt l'une de ses habitants en l'accusant de sorcellerie. Automatiquement , pour le malheur de la personne désignée, la foule peut soit décider de procéder à son châtiment sans aucune explication car sa foi dans son prophète est sans faille, soit, pour les plus chanceux, signaler l'accusé au chef de quartier pour une arrestation immédiate. Plus de la moitié des détenues ont été détectées par les prophètes !!! Après avoir pris l'avis des uns et des autres et découvert que presque tous ceux qui m'en parlaient : Intellectuels, croyants, non-croyants, étaient persuadés de la légitimité de cette barbarie et que la crise grandissant, la population prenait comme bouc émissaire les membres les plus faibles de la communauté. Je me rapprochais d'une de nos journalistes : Françoise SACKANOT, qui accepta de me faire intervenir sur le sujet sur la Radio " NDEKE LUKA "… |
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