Temps Nouveaux (TENO) :
Pourquoi avez-vous adhéré à la politique de la transition
consensuelle qui semble trébucher aujourd'hui ?
Charles Massi (CM) : Si
la Transition consensuelle trébuche aujourd'hui, c'est qu'à l'époque
où le FODEM a choisi de la soutenir, au lendemain du changement du 15
mars 2003, c'est qu'elle était solide et bien debout.
Si vous affirmez aujourd'hui que la transition semble trébucher, c'est
que dans l'intervalle de douze mois, il s'est passé quelque chose.
La situation catastrophique laissée par le régime antisocial
d'Ange-Félix Patassé exigeait le rassemblement de tous les
Centrafricains autour d'une seule volonté, celle de mettre fin à la
longue traversée du désert du peuple centrafricain. et la meilleure
façon d'influer sur le cours des évènements n'est pas de rester en
dehors mais d'y participer.
C'est la raison pour laquelle le FODEM a apporté son appui à la
transition consensuelle.
La question serait plutôt de savoir pourquoi cette transition trébuche
aujourd'hui.
TENO : Comment
expliquez-vous la rapide dislocation du consensus en même temps que la
crise sociale est entrain de s'intensifier ?
CM : Les acteurs
principaux du changement du 15 mars 2003, la rébellion armée et sa
branche politique parisienne du 7 décembre 2002 ont sous-estimé la
gravité de l'héritage laissé par Ange-Félix Patassé. Ils croyaient
être capable d'assurer tout seuls le redressement économique du pays
et d'en tirer un grand profit électoral en se faisant légitimer dans
les urnes en janvier 2005.
Aussi le consensus n'est-il resté qu'à l'état de belles déclarations
d'intentions. On ne règle pas, dans un pays comme le nôtre, en crise
politico-militaire depuis avril 1996, les problèmes socio-politiques en
cherchant uniquement la reconnaissance du régime par la communauté
internationale, mais par des mesures politiques qui assurent la
transformation sociale du pays.
C'est parce que le gouvernement a surestimé sa force et sous-estimé l'opposition
non armée au président Patassé que nous nous trouvons dans l'impasse.
La transition consensuelle a été piégée par les ambitions
présidentielles du président Bozizé et de l'ancien Premier ministre
Abel Goumba..
C'est pourquoi elle trébuche aujourd'hui.
TENO : Le président Bozizé
organise, au Palais de la renaissance, des conseils des ministres
élargis aux forces vives de la nation. Quelle signification donnez-vous
à une entreprise qui présente Bozizé comme un rassembleur ?
CM : Nous supposons que
le président François Bozizé, ayant pris la mesure de la gravité de
la crise socio-économique, tente de recoller les morceaux cassé du
consensus, afin d'impulser un nouveau départ à la Transition.
Mais, une est d'organiser le conseil des ministres élargi pour
solliciter des avis, autre chose est de les prendre en compte et de les
mettre en application.
Dans cette période difficile, marquée par le blocage de 36 mois
d'arriérés de salaires au lendemain du 15 mars 2003, de nouveaux
arriérés issus du régime de Transition et la perspective incertaine
de conclusion d'un accord avec les institutions financières
internationales, de telles réunions, pour être crédibles, doivent
nécessairement déboucher sur des décisions salvatrices pour le
peuple.
C'est à ce prix qu'on pourrait considérer que le président Bozizé a
pris conscience des dangers de la gestion solitaire de l'État et
de la nécessité de retrouver les vertus d'une gestion consensuelle, en
rassemblant les Centrafricains autour des problèmes qui les concernent
tous.
TENO : Le consensus ne
s'effrite pas qu'au niveau de la classe politique. il y a la trêve
syndicale qui semble rompue. Ne sont-ce pas là des signes inquiétants
pour l'avenir des négociations avec les institutions financières
internationales ?
CM : Un proverbe de nos
villages dit que : "On ne se baigne pas là ou on pêche".
L'argent, qu'il viennent des institutions financières internationales ou des
investisseurs privés, ne va jamais là ou il y a des bruits de bottes
ou de casseroles.
Ce climat de fin de consensus résulte de la déception des parties
prenantes à la transition et des organismes de défense des
travailleurs qui ont été effrayés par l'ampleur des abattements sur
les salaires.
Il n'y a pas que le divorce entre les partis politiques et le pouvoir ou
le raidissement des syndicalistes face aux abattements des salaires qui
puissent jouer négativement sur les relations avec les institutions
financières internationales. il y a aussi l'insécurité qui pénalise
la libre circulation des personnes et des biens, les échanges
économiques et, par contre coup, réduit gravement le niveau des
recettes de l'État, élément important dans les relations financières
extérieures d'un État.
Face à de telles difficultés, la solution ne réside pas dans la fuite
en avant. Les autorités politiques doivent revenir à l'humilité en
nouant le dialogue permanent avec l'ensemble des forces vives de la
nation, en vue de trouver des solutions dans l'intérêts du peuple
centrafricain.
TENO : Le président
François Bozizé tient à faire passer la mesure de réduction des
salaires. Le conseil National de Transition est préoccupé par cette
question qui touche directement la société centrafricaine. En tant que
conseiller national, que pensez-vous de cette mesure ?
CM : Le conseil National
de Transition s'est prononcé sur le délicat problème de salaires
déjà dépourvus de tout pouvoir d'achat, réduit de 50% par la
dévaluation du franc CFA de janvier 1994 et un niveau de prix fort
élevé.
Le Conseil national de Transition n'a pas rejeté l'abattement de
salaires pour le plaisir. Il a aussi suggéré au gouvernement
d'explorer d'autres solutions pouvant accroître les recettes de l'État,
comme par exemple la réduction de son train de vie.
Le
FODEM s'est aussi prononcé contre l'abattement de salaires et a fait
des propositions en 9 points qui vont dans le sens de
l'accroissement des recettes de État Ces propositions visent à
éviter l'étranglement du personnel de État et l'explosion de la
corruption et de la fraude, au moment même ou nos partenaires
économiques exigent de État centrafricain qu'il engage une lutte
impitoyable contre ces maux.
Notre inquiétude tient au fait que, non seulement le gouvernement
cherche à faire passer l'abattement des salaire à tous les prix, comme
signal fort vis à vis de nos partenaires financiers mais encore,
voudrait le faire débuter sur les salaires de janvier 2004. Une
initiative qui risque de jeter de l'huile sur le feu.
TENO : Admettons que cette
mesure se limite aux seuls hauts cadres, comme le président François
Bozizé l'à annoncé dans son interview radiotélévisée du 14 mars.
va-t-elle apaiser le climat social ?
CM : Les hauts salaires
concernant les officiers de forces de défense et de sécurité c'est à
dire les militaires, gendarmes, policiers ainsi que les magistrats. Ce
sont là des catégories de fonctionnaires sur lesquels pèsent le
fardeau de la lutte contre l'insécurité afin d'aller aux élections
générales dans un climat de paix et d'éradication de la corruption.
Réduire la rémunération de tels hauts cadres comme annoncé par le
chef de l'État les obligerait, et c'est humain dans les circonstances
actuelles à rattraper le manque à gagner sur le dos de la
population.
Les centrafricains se plaignent déjà des actions néfastes des groupes
militaires incontrôlés, des coupeurs de route qui dépouillent la
population sur nos routes de province, mais si, ceux qui sont chargés
de combattre ces méfaits étaient, eux aussi frappés à la caisse, il
y aurait là une sainte alliance contre les recettes du trésor public.
TENO : Maître Nicolas
Tiangaye, le président du Conseil National de Transition, à annoncé qu'il
ne sera pas candidat à l'élection présidentielle de 2005. Les
ambitions présidentielles du président François Bozizé suscitent des
interrogations. Quel commentaire en faites-vous ?
CM : Je n'ai pas de
commentaires à faire sur les ambitions présidentielles du président François
Bozizé.
Bozizé. il me semble qu'il a déjà involontairement révélé ses
intentions de se porter candidat, à la suite d'un projet de
recommandation formulée par une commission du Dialogue national en
octobre 2003, lui demandant, ainsi qu'au Premier ministre Abel Goumba,
de ne pas se porter candidats.
Il avait vivement réagit sur les antennes de Radio France Internationale en mettant en cause "des hommes politiques mesquins
qui cherchaient à lui barrer ka route des élections présidentielles
de janvier 2005".
Je fais un simple constat. En Guinée Bissau, des militaires ont pris le
pouvoir en septembre 2003 et s'engageant à le rendre aux civils à la
suite d'élections générales. Ils ont tenu leurs engagements, aussi,
les institutions financières internationales apportent-elles leurs
soutiens financiers au régime de Guinée Bissau.
Je peux supposer que le président du conseil national de Transition, Me
Nicolas Tiangaye s'inspire de l'exemple de Guinée Bissau. les
centrafricains se posent toujours cette question : pourquoi l'aide
financière massive à la République Démocratique du Congo, au
Libéria, à la Guinée Bissau et pas à la République centrafricaine ?
Comment se fait-il que la même communauté internationale qui a
apportée son soutien politique et financier au régime du président
Bozizé a suspendu cette aide au lendemain de l'annonce de ses
intentions de se présenter à l'élection présidentielle, alors que
ses engagements étaient de "balayer la maison, préparer
l'élection présidentielle à laquelle il ne prendra pas part"?
L'austérité qui est imposée aux Centrafricains aujourd'hui n'est-elle
pas la sanction de ce revirement politique ?
TENO : Pourquoi la Cppo n'a
pas pris part à la célébration du 1er anniversaire du sursaut
patriotique du 15 mars 2003 ?
CM : la question doit
être posée aux dirigeants de la Cppo. le FODEM a suspendu sa
participation aux activités de la Cppo
par une correspondance en date du 23 février 2004 et a
subordonné son retour dans cette coalition politique à la prise en
compte des points dont il exigeait qu'ils soient débattus et réglés.
N'ayant pas eu de réponses précises sinon une lettre prenant acte des
termes de notre correspondance, le bureau politique du FODEM a
considéré que les membres de la Cppo ne souhaitaient débattre des
questions posées.
Aussi, a-t-il décidé le retrait du FODEM de la Cppo au terme d'un communiqué
de presse rendu public le 13 mars 2004.
Au contraire de la Cppo, le FODEM, pour des raisons qui lui sont
propres, considère le 15 mars 2003 comme un fiat majeur dans la vie du
peuple centrafricain en ce qu'il marquait la fin d'un régime
antisocial.
Compte tenu des difficultés financières de l'État, de la gestion
sectaire du changement par un groupe de personnes s'estimant être les
seuls responsables de la victoire sur le président Patassé et de leur
volonté de se saisir de cet évènement pour appeler le président
Bozizé à se porter candidat, le FODEM a marqué son accord pour un
défilé militaire et les cérémonies en l'honneur des patriotes, mais
a boycotter les autres manifestations.
TENO : Quelle solution
préconise le FODEM pour éviter l'explosion sociale qui pourrait
compliquer la tenue des prochaines élections générales ?
CM : Il appartient
plutôt aux autorités politiques de reconsidérer leur gestion
unilatérale de la Transition, en revenant au consensus, dans
l'esprit et dans la lettre.
Sur des problèmes aussi importants que les recommandations du Dialogue
national qui fut grand moment de réconciliation nationale, le
gouvernement semble ne plus en tenir compte dans ses choix politiques.
Or, ces recommandations étaient la meilleure feuille de route qui
permettait une gestion apaisée de la Transition.
L'opinion nationale et internationale constate que ces recommandations
ont été mises dans un tiroir et, c'est là ou réside le danger. Nous
avons l'impression que le gouvernement est entrain de renouer avec les
mêmes erreur qui ont conduit les Centrafricains à entretenir la
méfiance envers le régime du président Patassé et à souhaiter son
départ. Pour échapper à cette logique qui risque fatalement de
ramener notre pays à ses vieux démons de violence militaire, la
Transition a besoin d'être rectifiée et remise sur un bon rail dans
une bonne direction.
Pourquoi le président du François Bozizé cherche-t-il à avoir raison
contre l'écrasante majorité des Centrafricains qui exigent le
démantèlement des institutions qui sont budgétivores et sans grands
effets sur la cohésion sociale comme la vice-présidence, la réduction
de l'effectif du gouvernement, des conseillers à la Présidence et à
la Primature, à l'arrêt des recrutements massifs et partisans dans les
forces armées.
La solution à la grave crise sociale que connaît le pays ne réside
pas fans la répression et les menaces contre l'intégrité physique des
leaders politiques qui émettent des propositions contraires à celles
du pouvoir, comme l'a fait le vendredi 12 mars 2004, le ministre des
Mines et de l'Énergie Sylvain Ndoutingaye, neveu du président Bozizé,
contre Joseph Bendounga, président du MDREC.
Propose recueilli par
Michel Akhaly Ngady et
Christian Noël Panika.
FODEM : PAIX, PROSPÉRITÉ