TEMPS NOUVEAUX N° 85 - 
Bangui -  le jeudi 18 mars 2004.

Les dangers de la gestion solitaire de la transition.
Interview exclusive
Propos recueilli par Michel Akhaly Ngady et Christian Noël Panika.

Charles Massi
Les dangers de la gestion solitaire de la transition.

Temps Nouveaux (TENO) : Pourquoi avez-vous adhéré à la politique de la transition consensuelle qui semble trébucher aujourd'hui ?

Charles Massi (CM) : Si la Transition consensuelle trébuche aujourd'hui, c'est qu'à l'époque où le FODEM a choisi de la soutenir, au lendemain du changement du 15 mars 2003, c'est qu'elle était solide et bien debout.
Si vous affirmez aujourd'hui que la transition semble trébucher, c'est que dans l'intervalle de douze mois, il s'est passé quelque chose.
La situation catastrophique laissée par le régime antisocial d'Ange-Félix Patassé exigeait le rassemblement de tous les Centrafricains autour d'une seule volonté, celle de mettre fin à la longue traversée du désert du peuple centrafricain. et la meilleure façon d'influer sur le cours des évènements n'est pas de rester en dehors mais d'y participer.
C'est la raison pour laquelle le FODEM a apporté son appui à la transition consensuelle.
La question serait plutôt de savoir pourquoi cette transition trébuche aujourd'hui.

TENO : Comment expliquez-vous la rapide dislocation du consensus en même temps que la crise sociale est entrain de s'intensifier ?

CM : Les acteurs principaux du changement du 15 mars 2003, la rébellion armée et sa branche politique parisienne du 7 décembre 2002 ont sous-estimé la gravité de l'héritage laissé par Ange-Félix Patassé. Ils croyaient être capable d'assurer tout seuls le redressement économique du pays et d'en tirer un grand profit électoral en se faisant légitimer dans les urnes en janvier 2005.
Aussi le consensus n'est-il resté qu'à l'état de belles déclarations d'intentions. On ne règle pas, dans un pays comme le nôtre, en crise politico-militaire depuis avril 1996, les problèmes socio-politiques en cherchant uniquement la reconnaissance du régime par la communauté internationale, mais par des mesures politiques qui assurent la transformation sociale du pays.
C'est parce que le gouvernement a surestimé sa force et sous-estimé l'opposition non armée au président Patassé que nous nous trouvons dans l'impasse.
La transition consensuelle a été piégée par les ambitions présidentielles du président Bozizé et de l'ancien Premier ministre Abel Goumba..
C'est pourquoi elle trébuche aujourd'hui.

TENO : Le président Bozizé organise, au Palais de la renaissance, des conseils des ministres élargis aux forces vives de la nation. Quelle signification donnez-vous à une entreprise qui présente Bozizé comme un rassembleur ?

CM : Nous supposons que le président François Bozizé, ayant pris la mesure de la gravité de la crise socio-économique, tente de recoller les morceaux cassé du consensus, afin d'impulser un nouveau départ à la Transition. Mais, une est d'organiser le conseil des ministres élargi pour solliciter des avis, autre chose est de les prendre en compte et de les mettre en application.
Dans cette période difficile, marquée par le blocage de 36 mois d'arriérés de salaires au lendemain du 15 mars 2003, de nouveaux arriérés issus du régime de Transition et la perspective incertaine de conclusion d'un accord avec les institutions financières internationales, de telles réunions, pour être crédibles, doivent nécessairement déboucher sur des décisions salvatrices pour le peuple.
C'est à ce prix qu'on pourrait considérer que le président Bozizé a pris conscience des dangers de la gestion solitaire de l'État et de la nécessité de retrouver les vertus d'une gestion consensuelle, en rassemblant les Centrafricains autour des problèmes qui les concernent tous.

TENO : Le consensus ne s'effrite pas qu'au niveau de la classe politique. il y a la trêve syndicale qui semble rompue. Ne sont-ce pas là des signes inquiétants pour l'avenir des négociations avec les institutions financières internationales ?

CM : Un proverbe de nos villages dit que : "On ne se baigne pas là ou on pêche". L'argent, qu'il viennent des institutions financières internationales ou des investisseurs privés, ne va jamais là ou il y a des bruits de bottes ou de casseroles.
Ce climat de fin de consensus résulte de la déception des parties prenantes à la transition et des organismes de défense des travailleurs qui ont été effrayés par l'ampleur des abattements sur les salaires.
Il n'y a pas que le divorce entre les partis politiques et le pouvoir ou le raidissement des syndicalistes face aux abattements des salaires qui puissent jouer négativement sur les relations avec les institutions financières internationales. il y a aussi l'insécurité qui pénalise la libre circulation des personnes et des biens, les échanges économiques et, par contre coup, réduit gravement le niveau des recettes de l'État, élément important dans les relations financières extérieures d'un État.
Face à de telles difficultés, la solution ne réside pas dans la fuite en avant. Les autorités politiques doivent revenir à l'humilité en nouant le dialogue permanent avec l'ensemble des forces vives de la nation, en vue de trouver des solutions dans l'intérêts du peuple centrafricain.

TENO : Le président François Bozizé tient à faire passer la mesure de réduction des salaires. Le conseil National de Transition est préoccupé par cette question qui touche directement la société centrafricaine. En tant que conseiller national, que pensez-vous de cette mesure ?

CM : Le conseil National de Transition s'est prononcé sur le délicat problème de salaires déjà dépourvus de tout pouvoir d'achat, réduit de 50% par la dévaluation du franc CFA de janvier 1994 et un niveau de prix fort élevé.
Le Conseil national de Transition n'a pas rejeté l'abattement de salaires pour le plaisir. Il a aussi suggéré au gouvernement d'explorer d'autres solutions pouvant accroître les recettes de l'État, comme par exemple la réduction de son train de vie.
Le FODEM s'est aussi prononcé contre l'abattement de salaires et a fait des propositions en 9 points qui vont dans le sens de l'accroissement des recettes de État Ces propositions visent à éviter l'étranglement du personnel de État et l'explosion de la corruption et de la fraude, au moment même ou nos partenaires économiques exigent de État centrafricain qu'il engage une lutte impitoyable contre ces maux.
Notre inquiétude tient au fait que, non seulement le gouvernement cherche à faire passer l'abattement des salaire à tous les prix, comme signal fort vis à vis de nos partenaires financiers mais encore, voudrait le faire débuter sur les salaires de janvier 2004. Une initiative qui risque de jeter de l'huile sur le feu.

TENO : Admettons que cette mesure se limite aux seuls hauts cadres, comme le président François Bozizé l'à annoncé dans son interview radiotélévisée du 14 mars. va-t-elle apaiser le climat social ?

CM : Les hauts salaires concernant les officiers de forces de défense et de sécurité c'est à dire les militaires, gendarmes, policiers ainsi que les magistrats. Ce sont là des catégories de fonctionnaires sur lesquels pèsent le fardeau de la lutte contre l'insécurité afin d'aller aux élections générales dans un climat de paix et d'éradication de la corruption. Réduire la rémunération de tels hauts cadres comme annoncé par le chef de l'État les obligerait, et c'est humain dans les circonstances actuelles à rattraper le manque à gagner sur le dos de la population.
Les centrafricains se plaignent déjà des actions néfastes des groupes militaires incontrôlés, des coupeurs de route qui dépouillent la population sur nos routes de province, mais si, ceux qui sont chargés de combattre ces méfaits étaient, eux aussi frappés à la caisse, il y aurait là une sainte alliance contre les recettes du trésor public.

TENO : Maître Nicolas Tiangaye, le président du Conseil National de Transition, à annoncé qu'il ne sera pas candidat à l'élection présidentielle de 2005. Les ambitions présidentielles du président François Bozizé suscitent des interrogations. Quel commentaire en faites-vous ?

CM : Je n'ai pas de commentaires à faire sur les ambitions présidentielles du président François Bozizé.
Bozizé. il me semble qu'il a déjà involontairement révélé ses intentions de se porter candidat, à la suite d'un projet de recommandation formulée par une commission du Dialogue national en octobre 2003, lui demandant, ainsi qu'au Premier ministre Abel Goumba, de ne pas se porter candidats.
Il avait vivement réagit sur les antennes de Radio France Internationale en mettant en cause "des hommes politiques mesquins qui cherchaient à lui barrer ka route des élections présidentielles de janvier 2005".
Je fais un simple constat. En Guinée Bissau, des militaires ont pris le pouvoir en septembre 2003 et s'engageant à le rendre aux civils à la suite d'élections générales. Ils ont tenu leurs engagements, aussi, les institutions financières internationales apportent-elles leurs soutiens financiers au régime de Guinée Bissau.
Je peux supposer que le président du conseil national de Transition, Me Nicolas Tiangaye s'inspire de l'exemple de Guinée Bissau. les centrafricains se posent toujours cette question : pourquoi l'aide financière massive à la République Démocratique du Congo, au Libéria, à la Guinée Bissau et pas à la République centrafricaine ?
Comment se fait-il que la même communauté internationale qui a apportée son soutien politique et financier au régime du président Bozizé a suspendu cette aide au lendemain de l'annonce de ses intentions de se présenter à l'élection présidentielle, alors que ses engagements étaient de "balayer la maison, préparer l'élection présidentielle à laquelle il ne prendra pas part"?
L'austérité qui est imposée aux Centrafricains aujourd'hui n'est-elle pas la sanction de ce revirement politique ?

TENO : Pourquoi la Cppo n'a pas pris part à la célébration du 1er anniversaire du sursaut patriotique du 15 mars 2003 ?

CM : la question doit être posée aux dirigeants de la Cppo. le FODEM a suspendu sa participation aux activités de la Cppo par une correspondance en date du 23 février 2004 et a subordonné son retour dans cette coalition politique à la prise en compte des points dont il exigeait qu'ils soient débattus et réglés.
N'ayant pas eu de réponses précises sinon une lettre prenant acte des termes de notre correspondance, le bureau politique du FODEM a considéré que les membres de la Cppo ne souhaitaient débattre des questions posées.
Aussi, a-t-il décidé le retrait du FODEM de la Cppo au terme d'un communiqué de presse rendu public le 13 mars 2004.
Au contraire de la Cppo, le FODEM, pour des raisons qui lui sont propres, considère le 15 mars 2003 comme un fiat majeur dans la vie du peuple centrafricain en ce qu'il marquait la fin d'un régime antisocial.
Compte tenu des difficultés financières de l'État, de la gestion sectaire du changement par un groupe de personnes s'estimant être les seuls responsables de la victoire sur le président Patassé et de leur volonté de se saisir de cet évènement pour appeler le président Bozizé à se porter candidat, le FODEM a marqué son accord pour un défilé militaire et les cérémonies en l'honneur des patriotes, mais a boycotter les autres manifestations.

TENO : Quelle solution préconise le FODEM pour éviter l'explosion sociale qui pourrait compliquer la tenue des prochaines élections générales ?

CM : Il appartient plutôt aux autorités politiques de reconsidérer leur gestion unilatérale de la Transition, en revenant au consensus, dans l'esprit et dans la lettre.
Sur des problèmes aussi importants que les recommandations du Dialogue national qui fut grand moment de réconciliation nationale, le gouvernement semble ne plus en tenir compte dans ses choix politiques. Or, ces recommandations étaient la meilleure feuille de route qui permettait une gestion apaisée de la Transition.
L'opinion nationale et internationale constate que ces recommandations ont été mises dans un tiroir et, c'est là ou réside le danger. Nous avons l'impression que le gouvernement est entrain de renouer avec les mêmes erreur qui ont conduit les Centrafricains à entretenir la méfiance envers le régime du président Patassé et à souhaiter son départ. Pour échapper à cette logique qui risque fatalement de ramener notre pays à ses vieux démons de violence militaire, la Transition a besoin d'être rectifiée et remise sur un bon rail dans une bonne direction.
Pourquoi le président du François Bozizé cherche-t-il à avoir raison contre l'écrasante majorité des Centrafricains qui exigent le démantèlement des institutions qui sont budgétivores et sans grands effets sur la cohésion sociale comme la vice-présidence, la réduction de l'effectif du gouvernement, des conseillers à la Présidence et à la Primature, à l'arrêt des recrutements massifs et partisans dans les forces armées.
La solution à la grave crise sociale que connaît le pays ne réside pas fans la répression et les menaces contre l'intégrité physique des leaders politiques qui émettent des propositions contraires à celles du pouvoir, comme l'a fait le vendredi 12 mars 2004, le ministre des Mines et de l'Énergie Sylvain Ndoutingaye, neveu du président Bozizé, contre Joseph Bendounga, président du MDREC.

Propose recueilli par
Michel Akhaly Ngady et
Christian Noël Panika.

FODEM : PAIX, PROSPÉRITÉ