|
Les Américains et les Français peuvent-ils
faire des affaires, ensemble, main dans la main, dans les pays du Golfe de Guinée
? Homme d’affaire qui se définit comme un produit de l’intégration
africaine, Médard Mbemba le pense fermement. Simplement, rien n’est facile.
C’est du moins ce qui ressort de son interview.
Afrique Education : Qui êtes-vous ?
Médard Mbemba : J’aime toujours mettre en avant le fait que
je suis autodidacte en ce sens que, de culture spontanée, je peux aller sans
transition d’un sujet à un autre. Marié, je suis père de trois garçons. Je
dirige le groupe qu porte mon nom basé, depuis une vingtaine d’années à
Abidjan, en Côte d’Ivoire, groupe dont le siège exécutif est implanté à
Washington D.C.
Est-ce la guerre qui vous a fait partir de Côte d’Ivoire ?
Notez que ma résidence principale est à Abidjan et je suis très attaché à
la Côte d’Ivoire qui est ma seconde patrie. Je suis allé à Washington avant
la guerre, après avoir observé des mutations de notre époque. Beaucoup de
choses s’y font parce que c’est le centre par excellence des décisions
militaire, politique, économique, technologique et même financière. J’ai
souhaité m’y implanter pour accroître la prospérité de mes affaires car
vous savez qu’avec les Américains, vous pouvez réaliser des projets sans
parrains. Chez eux, l’argent, la connaissance et l’information, sont un
ensemble de choses accessibles à tout entrepreneur quelles que soient ses
origines.
Dans quel (s) pays exige-t-on absolument des parrains ?
Chez les interfaces habituels : France, Belgique, etc., qui se diluent
aujourd’hui dans une Europe en formation alors que les Etats-Unis constituent
un bloc monolithique. C’est d’autant plus vrai que depuis le 11 septembre
2001, les Etats-Unis sont sortis de leur bulle. Avant, le monde pour eux, c’étaient
New York, Washington, etc. Mais depuis cette catastrophe, ce n’est plus
pareil. Le monde de leur point de vue s’est rétréci, ce qui a donné
beaucoup plus de valeur aux notions de « village planétaire », de «
Nouvelles technologies de l’information et de la communication »,… La
notion de voisinage a beaucoup évolué ; Washington est aujourd’hui une ville
proche de Kinshasa, etc. Ce sont autant de raisons qui m’ont poussé à
m’installer à Washington, pour sortir des bois car j’estime que pour être
entendu, il faut être là où les décisions se prennent.
Je dois dire que les Américains sont intéressés par des personnes comme moi :
je parle le français, je connais parfaitement le terrain africain, je possède
des affaires dans plusieurs pays du continent, etc. Ils aiment une telle
posture. En hommes très pragmatiques, ils s’intéressent à moi parce
qu’ils savent que je peux leur être d’une très grande utilité dans leur
volonté de prendre quelque position dans le Golfe de Guinée. Cette zone qui va
du Nigeria à l’Angola, riche en pétrole, gaz, diamants, uranium, et de
plusieurs autres métaux précieux les uns plus rares que les autres, et qui ne
demandent qu’à être exploités. Ils m’ont dit qu’ils veulent y faire des
affaires avec nous, les Africains, et ce sans aucun intermédiaire. Je ne peux
être que d’accord.
Vous parlez d’Américains. Avec qui êtes-vous exactement en
contact à Washington ?
Je suis en relation avec la Maison Blanche, le département d’Etat, le Conseil
de sécurité, le Congrès, et beaucoup de lobbys. Je suis régulièrement
sollicité pour donner des avis sur des affaires africaines que je connais bien
parce que je suis sur le terrain en Afrique. Je suis capable de parler du Gabon,
du Congo, de la Côte d’Ivoire, etc. comme si j’étais un ressortissant de
chacun de ces pays. Mon indépendance d’esprit provient de mon indépendance
matérielle, et ma distance avec les chapelles politico-alimentaires font de moi
un interlocuteur objectif que les Américains respectent.
Dans quels pays d’Afrique avez-vous des affaires ?
En Côte d’Ivoire, je fais de la promotion immobilière depuis une vingtaine
d’années. Je dispose aussi d’un patrimoine immobilier à Las Palmas et dans
les Iles Canaries.
Au Mali, je suis dans l’adduction d’eau et l’électricité à travers la
Société générale d’eau et d’électricité du Mali (SGEEM).
En Guinée Conakry, je construis des routes à travers la Société des travaux
publics du Golfe qui a racheté tous les actifs de Jean Lefebvre.
Au Bénin, je suis le président de la Société Betsaleel Building qui réalise
des logements sociaux.
En République centrafricaine, je fais de la recherche minière et suis détenteur
de cinq permis miniers. Je suis aussi le patron de la COMIGEM (Comptoir mixte de
diamant dont mes partenaires et moi-même détenons 51% du capital). COMIGEM
commercialise environ 10.000 carats par mois.
Au Ghana, je fais du « Factoring », du rachat de créance à travers
Alter-Finance qui est une banque réputée.
En Guinée Bissau, je suis présent dans Finance Public Audit Solution (FIPAS)
qui est une société de renforcement du contrôle des régies financières,
notamment, la Commission de contrôle de la zone économique exclusive qui
surveille les côtes poissonneuses de la Guinée Bissau. C’est à cet effet
que mes partenaires Maurel & Prom (une société pétrolière cotée en
bourse) et FIPAS, ont acheté 4 bateaux patrouilleurs et 2 petits avions garde-côtes.
Coût de l’investissement : 4 millions de dollars.
J’ai monté à Maurice, un Fonds de 50 millions de dollars, dénommé African
Energy Renaissance Fund. Créé avec la Belgolaise et le groupe néerlandais
Fortis, ce Fonds n’a pas encore démarré du fait d’un déficit de
sponsoring. En effet, nous avions signé un contrat de conseil avec African
Merchant Bank, filiale de la Belgolaise qui, jusqu’à ce jour, a réalisé de
façon fort critiquable, les modalités du contrat, quand elle ne les exécutait
pas du tout, ce qui a causé du retard. Ce Fonds est appelé à financer des
projets pétroliers dans les pays du Golfe de Guinée. Mais je ne désespère
pas de lancer courant 2004 un autre tour de table.
Vous avez pratiquement fait le tour de l’Afrique noire sans jamais
parler de votre pays, le Congo-Brazzaville. Pourquoi ?
Je dois dire qu’au Congo-Brazzaville, j’ai fait une expérience malheureuse
avec la Société des travaux publics du Golfe, du fait de la guerre. J’ai
perdu tous les engins et autres matériels roulants. Coût de la perte : 9
milliards de f cfa. Cela dit, je n’ai pas déserté mon pays dans la mesure où
à travers ma société African Energy Group implantée à Houston, aux
Etats-Unis, je travaille actuellement à une étude de valorisation du gaz
naturel congolais. Mon pays natal, c’est mon endroit et mon envers. Je
l’emporte partout où je vais.
Justement, parlons des Etats-Unis. Y avez-vous investi ?
J’ai créé courant 1999 African Partners, une société qui fait du
consulting et la promotion des pays africains qui nous en font la demande, ainsi
que des sociétés américaines qui veulent investir en Afrique. Je signale que
je suis le président de African Energy Group à Houston. J’ai aussi créé
African Renaissance Fundation à Washington, qui a à son actif, la réalisation
d’un foyer pour jeunes démunis en Côte d’Ivoire, ainsi que celle d’un hôpital
d’une trentaine de lits à Cotonou au Bénin.
Comment expliquez-vous votre succès qui ne doit rien à des
accointances politiques comme c’est souvent le cas en Afrique ?
Je suis parti du Congo très jeune sans rien, mais avec la ferme volonté de ne
plus connaître la pauvreté. J’ai eu à rencontrer des personnalités déterminantes
qui ont beaucoup influencé ma vie.
Je ne comprends toujours pas pourquoi vous avez finalement choisi de
vous baser aux Etats-Unis et non en France ou ailleurs en Europe ?
J’ai fait le tour du village franco-africain. Avant, la France était généreuse
et forte avec des personnalités de premier plan comme le général de Gaulle et
beaucoup d’autres. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas.
Vassalisée à l’Europe, la France n’a plus les moyens de ses ambitions en
Afrique. Il faut le dire clairement aux Africains qui nourrissent encore
quelques illusions sur la grandeur de la France. Les Africains doivent prendre
leur destin en main et cesser de croire que l’industrialisation viendra du
fait que nous parlons la même langue avec l’ancien colonisateur qui du reste,
a déjà montré ce qu’elle savait faire avec des résultats qu’on connaît.
A mon âge et au regard de ce que je représente, il n’est pas prétentieux de
dire que je peux apporter quelque chose à l’Afrique.
Que pouvez-vous donc apporter ?
Tout doit partir de la volonté des Africains. On peut rien faire sans volonté.
Regardez les juifs. Ils sont toujours en éveil malgré le fait qu’ils
occupent une position dominante. La pauvreté est un atout pour nous les
Africains. On est déjà en bas. On ne peut que monter. Il faut donc positiver.
Cependant, la morale doit présider à tout. L’Afrique a besoin d’une
reconstruction mentale car on y fonctionne avec des valeurs de démagogie, de
tribalisme, ce qui est une pure escroquerie intellectuelle. Une image pour
illustrer mon propos : si on retourne 200 ans en arrière dans mon pays le
Congo-Brazzaville par exemple, rares sont les personnes qui sauront si elles
appartiennent au Nord ou au Sud du Congo. On ne comprend pas alors
qu’aujourd’hui, certains Congolais s’affichent comme étant du Nord ou du
Sud alors qu’il y a deux siècles, ce n’était pas le cas. Moi, j’ai la
chance d’être un modèle de l’intégration qui ne peut plus vivre dans de
petits carcans. Je suis un Africain intégré avant l’heure. Je ne fonctionne
pas sur des bases tribales sinon je n’aurais pas investi dans d’autres pays
africains et, surtout, je ne serais pas crédible sur les questions africaines.
Que souhaitez-vous faire ?
J’ai lancé la « Plate-forme de convergence France/Etats-Unis sur les
questions africaines » qui est une initiative que j’ai testée auprès de
plusieurs instances de décision sur les questions africaines à Washington,
notamment, auprès du Département d’Etat et du Congrès, et qui a reçu un
accueil très favorable. Alors que sur certains aspects de politique étrangère,
il arrive que la France et les Etats-Unis divergent fortement, comme cela a été
le cas concernant l’Irak, je constate que les politiques françaises et américaines
respectives en Afrique ne présentent très souvent pas de différence notable.
L’idée m’est donc venue de mettre en place un mécanisme de rencontres, qui
se tiendront alternativement à Paris et Washington DC, et réuniront acteurs
politiques et institutionnels français et américains, acteurs africains de la
société civile, officiels de gouvernement et représentants du privé
africain. Ces rencontres auront une composante à la fois politique et économique,
et devront consacrer une franche collaboration franco-américaine visant à
repenser des solutions originales et concrètes de sortie de crise en Afrique,
qu’il s’agisse de pays comme la RDC, la Côte d’Ivoire, la RCA ou
l’Angola. Mes interlocuteurs à Washington - je le répète – ont bien perçu
que les exemples récents de coopération militaire franco-américaine en Côte
d’Ivoire et au Libéria démontrent la pertinence d’œuvrer à un tel
rapprochement, sans compter qu’une résolution rapide et efficace de certains
conflits aurait des répercussions positives sans précédent sur les
investissements et l’activité économique de compagnies françaises et américaines
présentes partout en Afrique.
La France, de par ses relations historiques avec le continent africain, possède
une connaissance sociologique unique de l’Afrique qui, alliée au pragmatisme
américain, devrait permettre un gain de temps considérable dans la résolution
de crises politiques. J’ai par conséquent sollicité le soutien
institutionnel et moral de Paris à cette initiative dont je pense qu’elle a
la capacité réelle de faire la différence sur l’échiquier politico-économique
africain, pour le meilleur intérêt des Africains du continent et de ses
partenaires économiques internationaux.
La France vous a-t-elle accordé le soutien demandé ?
Depuis le 1er mars 2004 que mon courrier a été envoyé, je n’ai toujours pas
obtenu de réponse. Mais je doute fort qu’une telle initiative fasse des
heureux dans les hautes sphères parisiennes qui sont plutôt habituées à
traiter les Africains comme de grands enfants.
Vous invitez donc les Africains à prendre fait et cause pour cette
initiative ?
Dans tous les cas, c’est à eux de la promouvoir. J’attends beaucoup plus de
la société civile. En Afrique, la politique donne tout alors que dans un pays
comme les Etats-Unis, par exemple, le pouvoir n’est pas entre les mains de
George Bush. Ce dernier ne fait que traduire la vision des lobbys d’affaires
et groupes de pression qui disposent du vrai pouvoir. Il faut donc que les
Africains prennent conscience que le véritable pouvoir est dans les affaires,
dans la société civile. Il faut que chaque jeune africain comprenne qu’il détient
une parcelle du pouvoir, le vrai pouvoir qui induit la liberté supérieure,
c’est-à-dire, la responsabilité. La refondation de l’Afrique est à ce
prix.
Quelques chefs d’Etat africains entretiennent l’illusion en déclarant
pouvoir à eux seuls changer les choses, alors qu’ils n’ont pas les moyens
de répondre aux attentes des populations.
Finalement, vous qui connaissez les Français et les Américains pour
les avoir pratiqués, quelle différence y a-t-il entre eux ?
La différence est fonction de comment nous nous tenons en face d’eux. Le
premier réflexe chez les Américains et les Français, c’est de prospérer, réaliser
le maximum de profit, d’intérêt. C’est donc nous qui permettons qu’ils
nous trompent, nous prennent pour des calamiteux. Il y a parfois une part de
responsabilité chez une victime.
Les Américains sont assez pragmatiques et ne se privent pas d’emprunter des
raccourcis qu’ils trouvent nécessaires. Les Français, par contre, ont du mal
à s’adapter à la concurrence.
Un exemple : aux Etats-Unis, je suis reçu par tout le monde y compris par le président
George Bush. Je ne parle pas couramment l’anglais, mais comme les Américains
veulent connaître la sociologie africaine, ils mettent le prix qu’il faut
pour briser cet handicap linguistique. Combien y a-t-il d’Africains dont les
avis font autorité en France ?
En conclusion ?
Je pense qu’il faut être optimiste. Avec les difficultés rencontrées dans
le Golfe persique, les Etats-Unis considèrent le Golfe de Guinée comme une
alternative en matière d’approvisionnement pétrolier. Il faut donc les
conduire à partager leur prospérité avec l’Afrique. Comme l’énergie est
au cœur de toute la vie et nous avons la chance de l’avoir en abondance, que
les dirigeants africains comprennent que le moment est venu de dire aux grandes
compagnies pétrolières de bâtir des vrais partenariats fondés sur le partage
avec des acteurs économiques africains, un partenariat d’un type nouveau qui
valorise à la fois nos ressources humaines et nos ressources naturelles.
African Partners
1725 « I » Street N.W.
Suite 300
Washington D.C. 20006
U.S.A.
Site internet : www.appd-us.com
Propos recueillis par
Jean-Paul Tédga
CENTRAFRIQUE
- DIAMANT & OR :
COMIGEM : BP. 1598 BANGUI
Tel : 61 60 08
|