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Charles
MASSI (CH. M.) :
Je suis
certes 2ème Vice Président du Conseil National de Transition, mais c'est
en qualité de Président du FODEM que je compte assumer la
responsabilité des propos que je vais tenir dans vos colonnes.
Afrique Education a largement couvert les évènements socio-politiques
qui se son déroulés en Centrafrique sous le régime du Président
Patassé, surtout après l'échec du coup d'Etat du 28 mai 2001
revendiqué par le Général André Kolingba.
Il y avait des violences sur les populations civiles, des exécutions
sommaires, la chasse aux sorcières, le viol des femmes et des filles, et
le pillage des biens, opérés aussi bien par sa Garde Présidentielle que
par les rebelles du M.L.C. de Jean-Pierre Bemba venus à son secours.
Les Chefs d'Etat de la CEMAC s'étaient impliqués en vain pour trouver
une sortie pacifique à la crise qui déchirait notre pays.
C'est pourquoi, près de 100.000 centrafricains ont défilé dans les rues
de Bangui le 28 mars 2003 pour saluer le changement du 15 mars 2003 et en
effacer toute trace de Patassé et du patassisme.
Bien sûr, la communauté internationale a condamné cette mutation
politique par les armes, mais nous gardé sa porte ouverte. Les Chefs d'Etat
de la CEMAC ont refusé l'isolement diplomatique de notre pays, en
reconnaissant, le 03 juin 2003 à Libreville, le régime du Général
Bozizé. Ils ont aussi évité l'asphyxie de notre pays, déjà
financièrement exsangue, en accordant au Gouvernement une aide de 20
milliards de F. CFA à un taux acceptable. La Chine Populaire, l'Union
Européenne et surtout la France, ont emboîté le pas en se montrant
généreuses.
C'est dans ces conditions que toute la Nation Centrafricaine s'est
engagée dans ce que nous appelions la Transition " Consensuelle
". Tous les acteurs politiques et syndicaux qui avaient combattu le
régime déchu avaient pris la décision de déposer les armes pour,
ensemble, s'attaquer au chantier de la reconstruction nationale.
A.F.
: Peut-on affirmer, qu'après 19 mois à la tête de l'Etat centrafricain,
le Général François Bozizé a réussi à faire oublier la gestion de
l'ancien Président Patassé que l'opposition dénonçait à l'époque ?
CH.
M. :
Après
trois ans de crises militaires à répétition, consécutives aux
évènements du 28 mai 2001, le tissu économique était en grande partie
détruit, l'insécurité sévissant sur toute l'étendue du territoire, on
ne pouvait s'attendre à ce que le Gouvernement de la Transition fasse des
miracles. D'ailleurs, le peuple centrafricain ne l'exigeait pas.
Les maux qui gangrenaient notre pays sous le régime déchu étaient
parfaitement connus. Il s'agissait des violences politiques couvertes par
l'impunité, la gestion solitaire et familiale de l'Etat où la fonction
présidentielle se dissolvait dans le métier de commerçant.
Le Président Patassé avait fait main basse sur les principales richesses
du pays, au travers de nombreuses sociétés commerciales qu'il dirigeait
lui-même : Colombe Mine pour le diamant et l'or, Colombe Forêt pour le
secteur forestier, Trans-Oil pour la distribution des hydrocarbures. Le
Trésor Public étant confondu à un bien personnel, la gestion normale
des finances publiques ne pouvait qu'en pâtir gravement.
La corruption et le détournement de deniers publics se pratiquaient à
grande échelle, l'accumulation des salaires, pensions et bourses qui
accusaient 36 mois d'arriérés, la vie démocratique totalement bloquée
et les libertés fondamentales confisquées.
Après 19 mois de gestion de la Transition, quel constat peut-on dresser
à la veille des prochaines consultations électorales ?
Dans la bouche du petit peuple, il est fréquent d'entendre dire : "
Bozizé n'est pas différent de Patassé ". Rien n'a véritablement
changé dans la nouvelle gestion, par rapport au régime déchu.
Tous les errements du passé, non seulement n'ont pas connu un début de
correction par le régime du Général Bozizé, mais encore, ont été
entièrement assimilés par le nouveau pouvoir.
La Garde Présidentielle du Président Bozizé, composée de ses proches
parents que les centrafricains avaient accueillis en libérateurs, a
repris à son compte le comportement de la Garde Rapprochée du Président
Patassé, en commettant de nombreuses exactions et violences sur les
populations, en toute impunité.
S'agissant de la gestion de l'économie, le Rapport de la Mission du Fonds
Monétaire International d'octobre 2003 a été suffisamment accablant
pour le régime du Général Bozizé, qu'on peut conclure à l'échec
cinglant de sa gestion.
La meilleure preuve est que notre pays continue de vivre sous perfusion
financière extérieure, comme sous le régime du Président Patassé.
A.F.
: Comment expliquez-vous cet échec puisque le Président Bozizé n'avait
plus d'opposition ?
CH.
M. :
D'abord,
jetons un coup d'œil sur les trois objectifs prioritaires de la
Transition : la restauration de la sécurité, le redressement économique
et le retour à l'ordre constitutionnel normal.
Il ne s'agit pas d'un programme insurmontable.
Sur le volet sécuritaire, n'eut été l'action de la Force Multinationale
de la CEMAC et des trois bataillons des Forces Armées Centrafricaines
formés par la Coopération Française, les centrafricains vivraient
barricadés dans leurs maisons, sans la garantie de n'y être pas
braqués.
Or, sur ce volet de la sécurité, que les thuriféraires du Président
Bozizé mobilisent pour justifier sa candidature, en prétendant que seul,
un Président militaire était en mesure de garantir la sécurité,
l'échec est total.
Etant lui-même Président de la République et Ministre de la Défense
National, il s'agit d'un échec personnel du Général Bozizé.
Quant au redressement économique, il n'a jamais été amorcé.
Le retour à l'ordre constitutionnel normal se fait aux forceps et la
volonté du Général Bozizé de confisquer le pouvoir à la faveur des
prochaines élections présidentielles jette déjà le discrédit au
scrutin.
Comment expliquer cet échec ?
Pour réussir un tel programme de redressement national, le Général
Bozizé avait l'obligation de s'entourer d'hommes à la crédibilité et
à la compétence reconnues. Il a choisi le Professeur Abel Goumba comme
son premier Chef de Gouvernement.
Les insuffisances du Chef de Gouvernement sont apparues rapidement. Il l'a
remplacé et les centrafricains n'ont pas compris qu'il ait porté son
choix sur Célestin Leroy Gaombalet, dont on n'a pas encore trouvé les
raisons objectives d'un tel choix.
Le Président Bozizé manque d'expérience dans tous les domaines. Il
aurait dû s'entourer de collaborateurs compétents et expérimentés.
On constate, par exemple, que pour l'aider dans sa mission, ses proches
collaborateurs doivent disposer d'un curriculum-vitae peu fourni.
Un exemple : pour sa campagne présidentielle, il s'est fait entouré de
23 partis politiques dont aucun leader n'a dépassé la barre de 5% à
toutes les élections législatives qui se sont déroulées dans le pays.
Un leader politique qui coordonne le mouvement de soutien à sa
candidature venait d'être limogé de la direction d'une société d'Etat
pour des graves manquements dans la gestion des finances de l'entreprise.
Dans un pays normal, il serait en prison. Mais, c'est à lui que le
Président Bozizé a fait appel pour l'aider à gagner l'élection
présidentielle.
Malheureusement, le peuple centrafricain doit encore continuer à payer le
lourd tribut des insuffisances de ses dirigeants.
A.
E. : Dans quelques semaines, les centrafricains iront aux urnes pour
élire leurs dirigeants : le Président de la République et les
Députés.
Pensez-vous que toutes les conditions soient réunies pour aller à ces
élections, alors que les bruits de bottes se font entendre sur vos
frontières ?
CH.
M. :
La
difficulté, pour nous, concernant ces bruits de bottes, réside dans la
possession de réelles informations pour faire la part entre la vérité
et les manipulations du pouvoir.
La presse publique et privée ont fait état des accrochages entre les
forces régulières centrafricaines et des groupes non identifiés,
lourdement armés, au Nord Ouest du pays, dans les villes de Bocaranga et
Bozoum ; au Nord, à Birao et dans les environs.
Les commanditaires de ces groupes armés seraient l'ancien Président
Patassé et son Ministre de la Défense Jean-Jacques Demafouth. S'y
ajoutent les ex libérateurs centrafricano-tchadiens qui avaient été le
fer de lance de la prise de pouvoir à Bangui le 15 mars 2003, à qui le
Général Bozizé avait fait d'énormes promesses financières qu'il n'a
pas honorées, provoquant leur révolte le 17 avril 2004.
Ces hommes qui ont été renvoyés manu militari au Tchad se seraient
disséminés avec armes et bagages dans l'arrière-pays aux fins de faire
payer au régime du Général Bozizé, la dette de sang pour leurs
camarades tués pendant et après les évènements du 17 avril 2004.
Il me paraît aujourd'hui difficile de me prononcer sur la question
sécuritaire devant garantir la bonne tenue des prochaines consultations.
A.
E. : Les anciens Présidents Patassé et André Kolingba, l'ancien
Ministre de la Défense de Patassé Jean-Jacques Demafouth et le Général
Bozizé, qui sont présentés comme des Chefs de Guerre, sont candidats à
la prochaine élection présidentielle.
Ce cocktail explosif n'est-il pas de nature à remettre en question le
retour de la paix en Centrafrique ?
CH.
M. :
Les anciens
Présidents Patassé et Kolingba, Jean-Jacques Demafouth et le Général
François Bozizé étaient les protagonistes de la tentative de coup d'Etat
du 28 mai 2001, à la suite de laquelle des milliers de populations
civiles ont été massacrés et des centaines de milliers contraints à
l'exil.
Leur candidature nous ramène dramatiquement à cette grave et triste
période de notre pays. Avec toutes les atrocités subies par les
populations sous son régime, meurtres, exécutions extra judiciaires,
crimes contre l'humanité commis par les rebelles du M.L.C. contre nos
femmes et nos filles et les crimes économiques, l'ancien Président
Patassé aurait dû se faire oublier en attendant que les blessures se
referment.
L'ancien Ministre de la Défense, tout comme le Général André Kolingba,
auraient dû suivre la voie de la sagesse en s'abstenant de chercher à
rouvrir les blessures encore béantes dans le cœur des centrafricains.
La candidature du Général Bozizé pose un sérieux problème. Non pas
qu'on veuille l'empêcher, en tant que citoyen, de se porter candidat à
l'élection présidentielle, mais cette candidature pourrait créer un
grave précédent en Centrafrique et partout en Afrique.
S'il était élu, comme il tente de le faire, par tous les moyens et à
tous prix, il légitimerait la rébellion armée comme un nouveau mode
légal d'accès au pouvoir d'Etat. Un exemple appelé à être imité,
aussi bien en Centrafrique qu'en Afrique Centrale.
On ne pourra plus empêcher les opposants de contester un pouvoir
légitime au moyen de la rébellion armée.
C'est pourquoi beaucoup de centrafricains auraient souhaité, qu'au lieu
de déverser des centaines de millions de F. CFA qu'il a collectés
auprès de ses pairs Chefs d'Etat et sur les maigres ressources du Trésor
Public national pour financer l'organisation de marches de soutien ou
d'appel à sa candidature, le Général Bozizé aurait dû les épargner
pour préparer l'avenir en paix, loin des allées du pouvoir. Le peuple
lui en serait reconnaissant financièrement et matériellement.
Les candidatures de autres personnalités qu'on n'attendait plus ne sont
que la conséquence de l'échec de la gestion du Général Bozizé à la
tête de l'Etat.
Aussi sommes-nous en droit de nous poser cette question : la Centrafrique,
serait-elle condamnée à n'avoir comme dirigeants que des personnalités
qui ont échoué dans leur gestion à la tête de l'Etat?
A.
E. : Charles MASSI, Président du FODEM, sera-t-il candidat et nouera-t-il
des alliances ?
CH.
M :
J'ai déjà
été candidat à l'élection présidentielle de septembre 1999.
J'aimerai simplement qu'on me donne des raisons valables de ne pas me
présenter à nouveau.
De tous les candidats déjà déclarés, le Président du FODEM est la
seule personnalité à disposer d'un bilan positif à faire prévaloir
dans cette Transition.
Au Conseil National de Transition, nous, les 96 Conseillers Nationaux,
avons travaillé à crédibiliser la Transition au regard de la
Communauté Internationale.
Sans la pugnacité et la compétence des Conseillers Nationaux, le régime
de Transition aurait été un bateau ivre, à la merci du premier
putschiste venu.
Les centrafricains considèrent les Conseillers Nationaux de Transition
comme les seuls Parlementaires qui ont fait preuve d'efficacité et de
compétence depuis l'Indépendance en 1960.
Je suis fier, en tant que 2ème Vice-Président, d'avoir été une des
chevilles ouvrières de ce grand chantier de redressement national.
Il parait aujourd'hui clair que, seul un Conseiller National, élu
Président de la République, sera à même de consolider et de renforcer
l'action déjà entreprise pour assurer l'émergence économique et
sociale de notre pays.
S'agissant des alliances, nous savons qu'elles se concluent toujours en
échange d'une promesse. Mais, comme dit Machiavel : " Les promesses
que la nécessité arrache, seule la nécessité les fait observer ".
Nous ne pouvons garantir la nécessité qu'en existant politiquement et
électoralement au lendemain du premier tour.
Comment le savoir si nous ne participons pas nous-mêmes au premier tour ?
Aussi, toutes les alliances ne pourraient se construire que dans le cadre
d'un second tour qui, pour la prochaine élection présidentielle, parait
incontournable.
Propos recueillies par Ngounta
John Jérémie
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