N° 185 - FÉVRIER 2005 AFRIQUE
CENTRAFRIQUELe péril Bozizé, par Francis Laloupo

CENTRAFRIQUE
A cinq semaines des élections présidentielle et législatives du 13 mars, la crise politique –désormais résorbée par l’accord de Libreville– suscitée par l’exclusion de sept candidats de la course à la présidentielle a révélé à une opinion internationale qui s’était détournée de la République centrafricaine la mesure du drame auquel le pays est confronté depuis deux ans sous le régime de François Bozizé.
Le péril Bozizé
PAR FRANCIS LALOUPO

“S’il est évident que le nom de François Bozizé évoque automatiquement pour les Centrafricains destruction du pays, calamiteuse rébellion, nombreuses exactions, insécurité, promesses démagogiques non tenues, échec cuisant dans la gestion du pays après le coup d’Etat du 15 mars 2003, manque d’envergure politique pour ne pas dire sa nullité, ce n’est pas pour autant que sa défaite par la voie des urnes soit évidente. Bozizé fera tout ce qui est en son pouvoir pour gagner les élections. L’exemple de certains chefs d’Etat de la sous-région qui ont l’arithmétique électorale contre eux mais qui ont tout de même réussi à se faire ‘élire’ est là pour servir de leçon aux Centrafricains.” Ces lignes, extraites d’un éditorial de la rédaction de CentrAfrique Presse, traduisaient, dès le mois de septembre 2004, le sentiment partagé par la majorité des Centrafricains, à quelques mois de l’élection présidentielle et des législatives prévues pour le 13 mars 2005 (1).
Les multiples péripéties qui ont marqué le climat politique dans le pays durant les dernières semaines précédant l’échéance électorale sont venues malheureusement confirmer une évidence, celle d’un Centrafrique passé de l’état de bateau ivre à celui d’épave. Tous les espoirs suscités par le départ d’Ange-Félix Patassé, balayé par un coup d’Etat le 15 mars 2003, ont été inexorablement anéantis au fil d’une période de transition où les maux dont souffrait le pays ont tout simplement empiré. Le tombeur de Patassé, le général François Bozizé, ainsi que nous le craignions dès sa prise du pouvoir, s’est pris à rêver d’un destin présidentiel. Dès le lendemain du coup d’Etat du 15 mars 2003, nous écrivions : “Le pire qui puisse arriver à présent, c’est que Bozizé se prenne pour un vrai chef d’Etat.” (voir notre numéro 163, d’avril 2003). Après avoir débarrassé le pays du “mal absolu” (Patassé), Bozizé avait assuré, la main sur le cœur, que sa tâche allait se limiter à la conduite de la transition, au terme de laquelle il promettait de se retirer de la tête de l’Etat.
Mais dans ce pays qui n’est plus que l’ombre de lui-même, le nouveau dirigeant a eu tôt fait de succomber aux délices du pouvoir, notamment l’enrichissement facile et accéléré qui constitue, à cet égard, un réflexe des plus primaires. C’est en s’inspirant des pires réflexes du pouvoir autoritaire et exclusif qu’il s’est installé dans le fauteuil de son prédécesseur. Ce faisant, Bozizé a très vite anéanti le consensus politique qui avait accompagné et soutenu son coup d’Etat et son installation au sommet de l’Etat. Par la suite il s’emploiera, de manière caricaturale, à se confectionner une “base politique” en ralliant les acteurs politiques nécessiteux ou en mal de reconnaissance, ou en exploitant la misère sociale par la distribution épisodique de billets de banque aux populations rurales, espérant que, le moment venu, celles-ci auraient la reconnaissance du ventre.
Dans le même temps, le pays a continué sa descente aux enfers, avec des fonctionnaires qui attendent toujours le paiement d’au moins trente mois d’arriérés de soldes, les écoles réduites au virtuel, l’insécurité entretenue aussi bien par des délinquants de tous poils que par les forces d’un ordre devenu improbable, plus promptes à diriger leurs armes contre certains citoyens indexés par le pouvoir plutôt que d’assurer la protection de la population. Lors de la chute d’Ange-Félix Patassé, l’opinion internationale n’avait émis qu’une condamnation de principe, sans jamais formuler le vœu d’un rétablissement au pouvoir de celui qui avait réussi le tour de force de cumuler une pratique du pouvoir désastreuse avec un délire psychopathologique des plus inquiétants. Le problème, c’est que, deux ans après le départ forcé de Patassé, l’enfer est toujours en Centrafrique. Résultat : avec la somme de tous les éléments constitutifs d’une crise sociale et politique chronique, le pays se maintient plus que jamais au sommet du palmarès des Etats en crise sur le continent, devenant, à ce point, la négation même d’un Etat… C’est ce Centrafrique-là qui devra pourtant relever le défi d’une élection présidentielle le 13 mars 2005.
Le 30 décembre 2004, la Cour constitutionnelle, mise en
place durant la transition, après avoir examiné douze dossiers de candidats à la magistrature suprême, annonce son verdict, qui produit un petit séisme dans le pays : seulement cinq dossiers de candidats sont retenus pour la course à la présidentielle du 13 mars prochain, dont celui du général François Bozizé. Comme par hasard, ce sont les candidats les moins “dérangeants”, voire les plus accommodants avec le régime, qui sont retenus pour “affronter” le général-président. La Cour constitutionnelle avait jugé bon d’écarter de la compétition Charles Massi, président du Fodem (Forum démocratique pour la modernité), vice-président du Conseil national de transition et l’un des artisans de la nouvelle Constitution, Jean-Paul Ngoupandé, ancien premier ministre et président du Parti de l’unité nationale, et Martin Ziguélé, ancien Premier ministre sous le régime Patassé. En plus de ces poids lourds, sont également invalidés les dossiers de Jean-Jacques Demafouth, Olivier Gabirault, le pasteur José Binoua (indépendant). Dans le registre ubuesque, le dossier d’Ange-Félix Patassé, qui s’est porté candidat depuis son exil à Lomé (Togo) et dont le procès par contumace est instruit à Bangui pour crimes de sang et crimes économiques, a également été invalidé. L’affaire est énorme. C’est vrai que si nombre de Centrafricains s’étaient déjà résignés à l’idée d’une “élection” programmée de Bozizé, entraînant des remous et autres contentieux post-électoraux, on ne pouvait imaginer que le pouvoir, par le biais d’une Cour constitutionnelle généralement acquise à sa cause, allait recourir à de si grosses ficelles pour, en quelque sorte, privatiser une élection présidentielle. Le plus incroyable, ce sont les motifs invoqués pour justifier l’invalidation de certains candidats. La Cour conteste la validité des titres fonciers de Charles Massi et de Jean-Paul Ngoupandé, motif injustifiable au regard du droit.
D’autant que ces deux candidats
ont participé aux dernières élections en date dans le pays, avec ces mêmes documents. Quant au dossier de Martin Ziguélé, il aurait été rejeté au motif qu’il est mentionné dans son certificat médical que l’homme est “apparemment” en bonne santé. Ce qui a amené la Cour à conclure qu’il existait un doute sur la santé de ce candidat. Ce dérapage en période préélectorale apparaît alors comme la deuxième grande erreur de la galaxie Bozizé, après celle de sa candidature à une élection dont il aurait pu se contenter d’être l’arbitre. Une erreur aussi grossière qu’affligeante. Les réactions, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, furent immédiates. Dans un pays déjà soumis à une tension permanente depuis plusieurs années, il n’en fallait pas davantage pour que les partisans des candidats ainsi invalidés menacent d’en recourir à l’insurrection. Dès le lendemain de l’annonce faite par la Cour constitutionnelle, quelques manifestations de protestations sont organisées dans certaines régions du pays, au Centre notamment. C’est l’occasion rêvée pour ces candidats de reprendre la main sur le terrain politique. Dans un premier temps, ils appellent la population au calme et prennent à témoin la communauté internationale. Jean-Paul Ngoupandé met en garde : “Il faut éviter une nouvelle Côte-d’Ivoire en Afrique centrale.” Les candidats recalés exigent du président de la République “l’annulation de la décision scélérate de la Cour constitutionnelle de transition au plus tard le 3 janvier, ainsi que la dissolution pure et simple de la Cour constitutionnelle”, coupable, à leurs yeux, de “forfaiture”. Même son de cloche au Conseil national de transition (CNT, Parlement de transition), qui réclame “la dissolution immédiate de la Cour constitutionnelle, le renvoi de tous les conseillers et la reconduction de tous les candidats à la présidentielle”. Dans un communiqué, ils tiennent à rappeler que le président de ladite Cour, Marcel Malonga, ancien ministre de l’Intérieur, n’est autre qu’un “ancien policier révoqué, puis reconverti en magistrat véreux radié pour fait de corruption avérée”.
Par ailleurs, les candidats recalés, réunis dans un comité de crise, s’en remettent à la vigilance des Nations unies et de certaines autorités françaises auprès desquelles ils ont exposé leurs griefs. Dès le 1erjanvier, le représentant de l’Onu à Bangui a assuré les leaders centrafricains plaignants que l’organisation ne ménagerait pas ses efforts pour “trouver une formule de consensus”. Contre toute attente, les partis dont les candidats ont été retenus pour le scrutin joignent leurs voix à celles des recalés, pour exiger le rétablissement d’une situation acceptable de tous. C’est le cas du Front patriotique pour le progrès (FPP) du vice-président Abel Goumba (candidat admis à la présidentielle), qui affirme que “loin de garder le mutisme devant cette situation de nature à compromettre la paix civile et la cohésion sociale, le FPP condamne un tel recul de la démocratie”. Et d’ajouter que “le bureau politique du FPP se joint à l’opinion nationale et internationale pour exiger une solution susceptible d’éviter des tensions préjudiciables au retour à l’ordre constitutionnel souhaité par le peuple centrafricain et la communauté internationale”. Plus surprenant, la Convergence nationale Kwa na Kwa – coalition de mouvements soutenant la candidature du général Bozizé – emboîte le pas aux protestataires et prend acte de la crise ouverte, en considérant que “la situation ainsi créée est susceptible de porter atteinte à l’effort déjà consenti autant par les acteurs de la transition que par la communauté internationale pour aboutir à la légalité constitutionnelle dans les délais impartis”. La Convergence tient toutefois à condamner ceux qui “incriminent injustement le candidat François Bozizé dans l’exclusion des candidats”, tout en souhaitant qu’une solution soit trouvée au plus vite. En tout cas, quelles que soient les suites, c’est la première fois depuis longtemps que la classe politique centrafricaine, d’ordinaire si éclatée, se retrouve dans sa grande majorité unie sur le même terrain, celui des principes républicains. Ce qui est en soi un évènement majeur dans un pays qui avait fini de désespérer les plus optimistes. Alors se pose la question : si même dans le camp de Bozizé des voix se sont élevées pour condamner le “forfait” commis par la Cour constitutionnelle, quels furent les ressorts d’une entreprise aussi grotesque ? Le président de ladite Cour aurait-t-il simplement fait preuve d’un excès de zèle en faveur de son ami le président Bozizé, afin de l’aider à “passer en force” aux élections ? Voire. En tout cas, la manœuvre ne passe pas.
Le 4 janvier, nouveau rebondissement.
Dans une déclaration sur les ondes de la radio nationale, le président Bozizé décide de “repêcher” trois des sept candidats invalidés, à savoir Charles Massi, Jean-Paul Ngoupandé et Martin Ziguelé. Propos du chef de l’Etat : “J’estime que les candidatures des personnalités qui font l’objet de poursuites judiciaires pour crimes de sang et crimes économiques doivent être définitivement rejetées. Je considère en revanche que les candidatures des personnalités dont les pièces sont litigieuses peuvent bénéficier d’une indulgence et doivent être retenues en ce qui concerne MM. Ziguélé, Ngoupandé et Massi.” Cette décision est inspirée, selon Bozizé, par le souci de préserver la paix et l’intérêt national et les relations avec les partenaires qui soutiennent le processus électoral. Enfin, elle se fonde sur l’article 22 de la nouvelle Constitution disposant que “le président de la République incarne, assure par son arbitrage le fonctionnement régulier des pouvoirs publics ainsi que la continuité et la pérennité de l’Etat”. Pourtant, malgré ce dernier artifice juridique, il n’échappe à personne que le fait qu’un président-candidat doive lui-même désigner ses concurrents à une course électorale constitue une démarche à tout le moins singulière. On frôle le carnaval.
Charles Massi est le premier à réagir : “Le président a jugé bon de faire un tri dans les candidats, c’est une réparation partielle, une revendication partielle qui est satisfaite… Si nous en sommes arrivés là, c’est parce que la Cour constitutionnelle de transition n’a pas dit le droit. Si nous acceptons d’aller aux élections avec une telle Cour constitutionnelle, déjà discréditée, je vois mal comment cette même Cour pourrait qualifier au final des candidats qu’elle a déjà recalés et qui sont revenus dans la course à la faveur des revendications soutenues par la population…” Les deux autres repêchés, Jean-Paul Ngoupandé et Martin Ziguélé, se rallient à cette position et tous les trois se disent solidaires de l’ensemble des candidats. Ils continuent de réclamer d’une part la dissolution de cette Cour constitutionnelle, qui n’est plus habilitée à superviser les élections, et d’autre part la participation de tous les candidats recalés aux élections. Alors que Bozizé avait espéré que sa démarche serait considérée comme un “acte de bonne volonté”, le procédé apparaît comme une nouvelle bévue de la part de cet homme décidément peu rompu aux nuances de la négociation politique.
Propos d’un Centrafricain participant à une libre tribune sur un site Internet : “Aucune disposition constitutionnelle ne peut autoriser un président de la République à choisir ses adversaires pour une élection présidentielle. Ce qui s’est passé hier à Bangui est unique dans les annales politiques de l’Afrique. Ce n’est pas à Bozizé de décider des candidats que doit choisir le peuple. Il ne peut pas être juge et partie. Quand vous entrez sur un terrain de football, vous ne dites pas : ‘Je ne veux pas de cet ailier de l’équipe adverse, ni de ce stoppeur, par contre, j’accepte de jouer contre tel milieu de terrain et tel attaquant ! C’est du jamais vu ! Les conseillers de Chirac et les chefs d’Etat de la Cemac (Communauté économique et monétaire d’Afrique centrale) ne sont-ils pas en train d’expérimenter en Centrafrique les schémas les plus ubuesques qui soient en politique ? Le mot d’ordre ne serait-il pas : ‘Imaginez le pire, le plus médiocre, et vous le trouverez grandeur nature en Centrafrique’ ?”
Le projet de son “élection”, que Bozizé espérait voir aboutir au terme d’un tour de passe-passe local, se révèle, nu, aux yeux du monde, qui porte de nouveau son intérêt sur ce pays. A la faveur de ces derniers évènements, la classe politique jusque-là tétanisée par les revirements, les actes de parjure et la violence systémique du pouvoir retrouve une énergie nouvelle pour démontrer à une opinion internationale qui n’avait pas pris la mesure du drame qui se jouait à huis clos en Centrafrique depuis deux ans, les véritables enjeux d’une élection qui détermine, plus que jamais auparavant, le destin déjà terriblement maltraité d’un peuple et d’un pays livré à mille périls. Disons-le sans détour : le sort d’un pays est une affaire bien trop sérieuse pour être confiée au sieur Bozizé, et le prolongement de son séjour à la tête du Centrafrique signifierait le coup de grâce porté à un pays au bord du gouffre.

L’humour Patassé…

Extrait d’une interview de l’ex-président Ange-Félix Patassé aujourd’hui exilé au Togo, sur les antennes de Radio France internationale le 22 décembre dernier : “Maintenant que les gens ont vu la vérité, il y a beaucoup de ralliements à ma personne, donc mon parti m’a investi pour qu’on aille aux élections et nous allons gagner dès le premier tour […]. Tournons-nous résolument vers l’avenir. Si je suis élu, je dis que l’élément premier, c’est la lutte contre l’insécurité ; deuxièmement, la lutte contre la pauvreté ; troisièmement, la lutte efficace contre la corruption […]. Vous pensez qu’en Centrafrique on peut trouver soixante-dix milliards de FCFA à détourner ? Ce sont des blagues ! […] J’ai agi dans le cadre de mes attributions, il n’y a que la Haute Cour de justice qui peut me juger […]. Qui va me jeter en prison ? Sur quelle base ?
J’ai une mission que le peuple m’a confiée, je dois la terminer et préparer la relève en douceur comme Mandela a fait avec Thabo Mbeki. Je reste très populaire, contrairement à ce qu’on vous fait croire, parce que mon peuple m’aime et il faut que je l’aime aussi d’un amour profond et sincère…”

On croit rêver…

Le blues des étudiants de France
Extrait d’un courrier adressé le 3 janvier dernier par un groupe d’étudiants centrafricains boursiers présents en France, à l’attention du président François Bozizé. “Nous, étudiantes et étudiants centrafricains de France, vous prions de nous payer dans un délai raisonnable au moins dix trimestres de nos arriérés de bourses qu’on ne compte plus. Nous vous demandons de prendre personnellement cette affaire en main car elle est trop sérieuse pour la laisser à la gestion des seuls techniciens (technocrates) des ministères des Finances et de l’Education qui ignorent les réalités de la vie en France. Lors de votre dernier séjour en France en août 2004 (pour le soixantième anniversaire du débarquement de Provence), monsieur le président, vous n’aviez apporté dans votre valise qu’un seul mois de bourse par année universitaire non payée. Ce qui s’était traduit concrètement par 247 euros pour certains, 494 euros pour d’autres et surtout zéro euro (rien du tout) pour beaucoup d’autres. Et cela après deux, trois, voire quatre ou cinq ans d’arriérés de bourse […]. Monsieur le président, de mémoire de boursiers centrafricains, depuis l’indépendance, jamais on n’a payé qu’un seul mois de bourse aux étudiants de l’étranger […]. Faites de cela votre propre affaire. Notre situation est en ce moment intenable. Par conséquent, nous attendons une issue humaine de votre part dans la première quinzaine du mois de janvier 2005.”

Francis Laloupo