CENTRAFRIQUE
A cinq semaines des élections présidentielle et législatives du 13 mars,
la crise politique –désormais résorbée par l’accord de Libreville–
suscitée par l’exclusion de sept candidats de la course à la présidentielle
a révélé à une opinion internationale qui s’était détournée de la République
centrafricaine la mesure du drame auquel le pays est confronté depuis deux ans
sous le régime de François Bozizé.
Le péril Bozizé
PAR FRANCIS LALOUPO
“S’il est évident que le nom de François Bozizé évoque
automatiquement pour les Centrafricains destruction du pays, calamiteuse rébellion,
nombreuses exactions, insécurité, promesses démagogiques non tenues, échec
cuisant dans la gestion du pays après le coup d’Etat du 15 mars 2003, manque
d’envergure politique pour ne pas dire sa nullité, ce n’est pas pour autant
que sa défaite par la voie des urnes soit évidente. Bozizé fera tout ce qui
est en son pouvoir pour gagner les élections. L’exemple de certains chefs
d’Etat de la sous-région qui ont l’arithmétique électorale contre eux
mais qui ont tout de même réussi à se faire ‘élire’ est là pour servir
de leçon aux Centrafricains.” Ces lignes, extraites d’un éditorial de
la rédaction de CentrAfrique Presse, traduisaient, dès le mois de
septembre 2004, le sentiment partagé par la majorité des Centrafricains, à
quelques mois de l’élection présidentielle et des législatives prévues
pour le 13 mars 2005 (1).
Les multiples péripéties qui ont marqué le climat politique dans le pays
durant les dernières semaines précédant l’échéance électorale sont
venues malheureusement confirmer une évidence, celle d’un Centrafrique passé
de l’état de bateau ivre à celui d’épave. Tous les espoirs suscités par
le départ d’Ange-Félix Patassé, balayé par un coup d’Etat le 15 mars
2003, ont été inexorablement anéantis au fil d’une période de transition où
les maux dont souffrait le pays ont tout simplement empiré. Le tombeur de
Patassé, le général François Bozizé, ainsi que nous le craignions dès sa
prise du pouvoir, s’est pris à rêver d’un destin présidentiel. Dès le
lendemain du coup d’Etat du 15 mars 2003, nous écrivions : “Le pire qui
puisse arriver à présent, c’est que Bozizé se prenne pour un vrai chef d’Etat.”
(voir notre numéro 163, d’avril 2003). Après avoir débarrassé le pays du
“mal absolu” (Patassé), Bozizé avait assuré, la main sur le cœur,
que sa tâche allait se limiter à la conduite de la transition, au terme de
laquelle il promettait de se retirer de la tête de l’Etat.
Mais dans ce pays qui n’est plus que l’ombre de lui-même, le nouveau
dirigeant a eu tôt fait de succomber aux délices du pouvoir, notamment
l’enrichissement facile et accéléré qui constitue, à cet égard, un réflexe
des plus primaires. C’est en s’inspirant des pires réflexes du pouvoir
autoritaire et exclusif qu’il s’est installé dans le fauteuil de son prédécesseur.
Ce faisant, Bozizé a très vite anéanti le consensus politique qui avait
accompagné et soutenu son coup d’Etat et son installation au sommet de l’Etat.
Par la suite il s’emploiera, de manière caricaturale, à se confectionner une
“base politique” en ralliant les acteurs politiques nécessiteux ou en mal
de reconnaissance, ou en exploitant la misère sociale par la distribution épisodique
de billets de banque aux populations rurales, espérant que, le moment venu,
celles-ci auraient la reconnaissance du ventre.
Dans le même temps, le pays a continué sa descente aux enfers, avec des
fonctionnaires qui attendent toujours le paiement d’au moins trente mois
d’arriérés de soldes, les écoles réduites au virtuel, l’insécurité
entretenue aussi bien par des délinquants de tous poils que par les forces
d’un ordre devenu improbable, plus promptes à diriger leurs armes contre
certains citoyens indexés par le pouvoir plutôt que d’assurer la protection
de la population. Lors de la chute d’Ange-Félix Patassé, l’opinion
internationale n’avait émis qu’une condamnation de principe, sans jamais
formuler le vœu d’un rétablissement au pouvoir de celui qui avait réussi le
tour de force de cumuler une pratique du pouvoir désastreuse avec un délire
psychopathologique des plus inquiétants. Le problème, c’est que, deux ans
après le départ forcé de Patassé, l’enfer est toujours en Centrafrique. Résultat
: avec la somme de tous les éléments constitutifs d’une crise sociale et
politique chronique, le pays se maintient plus que jamais au sommet du palmarès
des Etats en crise sur le continent, devenant, à ce point, la négation même
d’un Etat… C’est ce Centrafrique-là qui devra pourtant relever le défi
d’une élection présidentielle le 13 mars 2005.
Le 30 décembre 2004, la Cour constitutionnelle, mise en
place durant la transition, après avoir examiné douze dossiers de candidats à
la magistrature suprême, annonce son verdict, qui produit un petit séisme dans
le pays : seulement cinq dossiers de candidats sont retenus pour la course à la
présidentielle du 13 mars prochain, dont celui du général François Bozizé.
Comme par hasard, ce sont les candidats les moins “dérangeants”, voire les
plus accommodants avec le régime, qui sont retenus pour “affronter” le général-président.
La Cour constitutionnelle avait jugé bon d’écarter de la compétition
Charles Massi, président du Fodem (Forum démocratique pour la modernité),
vice-président du Conseil national de transition et l’un des artisans de la
nouvelle Constitution, Jean-Paul Ngoupandé, ancien premier ministre et président
du Parti de l’unité nationale, et Martin Ziguélé, ancien Premier ministre
sous le régime Patassé. En plus de ces poids lourds, sont également invalidés
les dossiers de Jean-Jacques Demafouth, Olivier Gabirault, le pasteur José
Binoua (indépendant). Dans le registre ubuesque, le dossier d’Ange-Félix
Patassé, qui s’est porté candidat depuis son exil à Lomé (Togo) et dont le
procès par contumace est instruit à Bangui pour crimes de sang et crimes économiques,
a également été invalidé. L’affaire est énorme. C’est vrai que si
nombre de Centrafricains s’étaient déjà résignés à l’idée d’une “élection”
programmée de Bozizé, entraînant des remous et autres contentieux post-électoraux,
on ne pouvait imaginer que le pouvoir, par le biais d’une Cour
constitutionnelle généralement acquise à sa cause, allait recourir à de si
grosses ficelles pour, en quelque sorte, privatiser une élection présidentielle.
Le plus incroyable, ce sont les motifs invoqués pour justifier l’invalidation
de certains candidats. La Cour conteste la validité des titres fonciers de
Charles Massi et de Jean-Paul Ngoupandé, motif injustifiable au regard du
droit.
D’autant que ces deux candidats
ont participé aux dernières élections en date dans le pays, avec ces mêmes
documents. Quant au dossier de Martin Ziguélé, il aurait été rejeté au
motif qu’il est mentionné dans son certificat médical que l’homme est “apparemment”
en bonne santé. Ce qui a amené la Cour à conclure qu’il existait un doute
sur la santé de ce candidat. Ce dérapage en période préélectorale apparaît
alors comme la deuxième grande erreur de la galaxie Bozizé, après celle de sa
candidature à une élection dont il aurait pu se contenter d’être
l’arbitre. Une erreur aussi grossière qu’affligeante. Les réactions, tant
à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, furent immédiates. Dans un
pays déjà soumis à une tension permanente depuis plusieurs années, il n’en
fallait pas davantage pour que les partisans des candidats ainsi invalidés
menacent d’en recourir à l’insurrection. Dès le lendemain de l’annonce
faite par la Cour constitutionnelle, quelques manifestations de protestations
sont organisées dans certaines régions du pays, au Centre notamment. C’est
l’occasion rêvée pour ces candidats de reprendre la main sur le terrain
politique. Dans un premier temps, ils appellent la population au calme et
prennent à témoin la communauté internationale. Jean-Paul Ngoupandé met en
garde : “Il faut éviter une nouvelle Côte-d’Ivoire en Afrique
centrale.” Les candidats recalés exigent du président de la République
“l’annulation de la décision scélérate de la Cour constitutionnelle
de transition au plus tard le 3 janvier, ainsi que la dissolution pure et simple
de la Cour constitutionnelle”, coupable, à leurs yeux, de “forfaiture”.
Même son de cloche au Conseil national de transition (CNT, Parlement de
transition), qui réclame “la dissolution immédiate de la Cour
constitutionnelle, le renvoi de tous les conseillers et la reconduction de tous
les candidats à la présidentielle”. Dans un communiqué, ils tiennent
à rappeler que le président de ladite Cour, Marcel Malonga, ancien ministre de
l’Intérieur, n’est autre qu’un “ancien policier révoqué, puis
reconverti en magistrat véreux radié pour fait de corruption avérée”.
Par ailleurs, les candidats recalés, réunis dans un comité de crise, s’en
remettent à la vigilance des Nations unies et de certaines autorités françaises
auprès desquelles ils ont exposé leurs griefs. Dès le 1erjanvier, le représentant
de l’Onu à Bangui a assuré les leaders centrafricains plaignants que
l’organisation ne ménagerait pas ses efforts pour “trouver une formule
de consensus”. Contre toute attente, les partis dont les candidats ont été
retenus pour le scrutin joignent leurs voix à celles des recalés, pour exiger
le rétablissement d’une situation acceptable de tous. C’est le cas du Front
patriotique pour le progrès (FPP) du vice-président Abel Goumba (candidat
admis à la présidentielle), qui affirme que “loin de garder le mutisme
devant cette situation de nature à compromettre la paix civile et la cohésion
sociale, le FPP condamne un tel recul de la démocratie”. Et d’ajouter
que “le bureau politique du FPP se joint à l’opinion nationale et
internationale pour exiger une solution susceptible d’éviter des tensions préjudiciables
au retour à l’ordre constitutionnel souhaité par le peuple centrafricain et
la communauté internationale”. Plus surprenant, la Convergence nationale
Kwa na Kwa – coalition de mouvements soutenant la candidature du général
Bozizé – emboîte le pas aux protestataires et prend acte de la crise
ouverte, en considérant que “la situation ainsi créée est susceptible
de porter atteinte à l’effort déjà consenti autant par les acteurs de la
transition que par la communauté internationale pour aboutir à la légalité
constitutionnelle dans les délais impartis”. La Convergence tient
toutefois à condamner ceux qui “incriminent injustement le candidat François
Bozizé dans l’exclusion des candidats”, tout en souhaitant qu’une
solution soit trouvée au plus vite. En tout cas, quelles que soient les suites,
c’est la première fois depuis longtemps que la classe politique
centrafricaine, d’ordinaire si éclatée, se retrouve dans sa grande majorité
unie sur le même terrain, celui des principes républicains. Ce qui est en soi
un évènement majeur dans un pays qui avait fini de désespérer les plus
optimistes. Alors se pose la question : si même dans le camp de Bozizé des
voix se sont élevées pour condamner le “forfait” commis par la Cour
constitutionnelle, quels furent les ressorts d’une entreprise aussi grotesque
? Le président de ladite Cour aurait-t-il simplement fait preuve d’un excès
de zèle en faveur de son ami le président Bozizé, afin de l’aider à
“passer en force” aux élections ? Voire. En tout cas, la manœuvre ne passe
pas.
Le 4 janvier, nouveau rebondissement.
Dans une déclaration sur les ondes de la radio nationale, le président Bozizé
décide de “repêcher” trois des sept candidats invalidés, à savoir Charles
Massi, Jean-Paul Ngoupandé et Martin Ziguelé. Propos du chef de l’Etat :
“J’estime que les candidatures des personnalités qui font l’objet de
poursuites judiciaires pour crimes de sang et crimes économiques doivent être
définitivement rejetées. Je considère en revanche que les candidatures des
personnalités dont les pièces sont litigieuses peuvent bénéficier d’une
indulgence et doivent être retenues en ce qui concerne MM. Ziguélé, Ngoupandé
et Massi.” Cette décision est inspirée, selon Bozizé, par le souci de
préserver la paix et l’intérêt national et les relations avec les
partenaires qui soutiennent le processus électoral. Enfin, elle se fonde sur
l’article 22 de la nouvelle Constitution disposant que “le président de
la République incarne, assure par son arbitrage le fonctionnement régulier des
pouvoirs publics ainsi que la continuité et la pérennité de l’Etat”.
Pourtant, malgré ce dernier artifice juridique, il n’échappe à personne que
le fait qu’un président-candidat doive lui-même désigner ses concurrents à
une course électorale constitue une démarche à tout le moins singulière. On
frôle le carnaval.
Charles Massi est le premier à réagir : “Le président a jugé bon de
faire un tri dans les candidats, c’est une réparation partielle, une
revendication partielle qui est satisfaite… Si nous en sommes arrivés là,
c’est parce que la Cour constitutionnelle de transition n’a pas dit le
droit. Si nous acceptons d’aller aux élections avec une telle Cour
constitutionnelle, déjà discréditée, je vois mal comment cette même Cour
pourrait qualifier au final des candidats qu’elle a déjà recalés et qui
sont revenus dans la course à la faveur des revendications soutenues par la
population…” Les deux autres repêchés, Jean-Paul Ngoupandé et Martin
Ziguélé, se rallient à cette position et tous les trois se disent solidaires
de l’ensemble des candidats. Ils continuent de réclamer d’une part la
dissolution de cette Cour constitutionnelle, qui n’est plus habilitée à
superviser les élections, et d’autre part la participation de tous les
candidats recalés aux élections. Alors que Bozizé avait espéré que sa démarche
serait considérée comme un “acte de bonne volonté”, le procédé
apparaît comme une nouvelle bévue de la part de cet homme décidément peu
rompu aux nuances de la négociation politique.
Propos d’un Centrafricain participant à une libre tribune sur un site
Internet : “Aucune disposition constitutionnelle ne peut autoriser un président
de la République à choisir ses adversaires pour une élection présidentielle.
Ce qui s’est passé hier à Bangui est unique dans les annales politiques de
l’Afrique. Ce n’est pas à Bozizé de décider des candidats que doit
choisir le peuple. Il ne peut pas être juge et partie. Quand vous entrez sur un
terrain de football, vous ne dites pas : ‘Je ne veux pas de cet ailier de l’équipe
adverse, ni de ce stoppeur, par contre, j’accepte de jouer contre tel milieu
de terrain et tel attaquant ! C’est du jamais vu ! Les conseillers de Chirac
et les chefs d’Etat de la Cemac (Communauté économique et monétaire d’Afrique
centrale) ne sont-ils pas en train d’expérimenter en Centrafrique les schémas
les plus ubuesques qui soient en politique ? Le mot d’ordre ne serait-il pas :
‘Imaginez le pire, le plus médiocre, et vous le trouverez grandeur nature en
Centrafrique’ ?”
Le projet de son “élection”, que Bozizé espérait voir aboutir au terme
d’un tour de passe-passe local, se révèle, nu, aux yeux du monde, qui porte
de nouveau son intérêt sur ce pays. A la faveur de ces derniers évènements,
la classe politique jusque-là tétanisée par les revirements, les actes de
parjure et la violence systémique du pouvoir retrouve une énergie nouvelle
pour démontrer à une opinion internationale qui n’avait pas pris la mesure
du drame qui se jouait à huis clos en Centrafrique depuis deux ans, les véritables
enjeux d’une élection qui détermine, plus que jamais auparavant, le destin déjà
terriblement maltraité d’un peuple et d’un pays livré à mille périls.
Disons-le sans détour : le sort d’un pays est une affaire bien trop sérieuse
pour être confiée au sieur Bozizé, et le prolongement de son séjour à la tête
du Centrafrique signifierait le coup de grâce porté à un pays au bord du
gouffre.
L’humour Patassé…
Extrait d’une interview de l’ex-président Ange-Félix Patassé
aujourd’hui exilé au Togo, sur les antennes de Radio France internationale le
22 décembre dernier : “Maintenant que les gens ont vu la vérité, il y a
beaucoup de ralliements à ma personne, donc mon parti m’a investi pour
qu’on aille aux élections et nous allons gagner dès le premier tour […].
Tournons-nous résolument vers l’avenir. Si je suis élu, je dis que l’élément
premier, c’est la lutte contre l’insécurité ; deuxièmement, la lutte
contre la pauvreté ; troisièmement, la lutte efficace contre la corruption
[…]. Vous pensez qu’en Centrafrique on peut trouver soixante-dix
milliards de FCFA à détourner ? Ce sont des blagues ! […] J’ai
agi dans le cadre de mes attributions, il n’y a que la Haute Cour de justice
qui peut me juger […]. Qui va me jeter en prison ? Sur quelle base ?
J’ai une mission que le peuple m’a confiée, je dois la terminer et préparer
la relève en douceur comme Mandela a fait avec Thabo Mbeki. Je reste très
populaire, contrairement à ce qu’on vous fait croire, parce que mon peuple
m’aime et il faut que je l’aime aussi d’un amour profond et sincère…”
On croit rêver…
Le blues des étudiants de France
Extrait d’un courrier adressé le 3 janvier dernier par un groupe d’étudiants
centrafricains boursiers présents en France, à l’attention du président
François Bozizé. “Nous, étudiantes et étudiants centrafricains de
France, vous prions de nous payer dans un délai raisonnable au moins dix
trimestres de nos arriérés de bourses qu’on ne compte plus. Nous vous
demandons de prendre personnellement cette affaire en main car elle est trop sérieuse
pour la laisser à la gestion des seuls techniciens (technocrates) des ministères
des Finances et de l’Education qui ignorent les réalités de la vie en
France. Lors de votre dernier séjour en France en août 2004 (pour le soixantième
anniversaire du débarquement de Provence), monsieur le président, vous
n’aviez apporté dans votre valise qu’un seul mois de bourse par année
universitaire non payée. Ce qui s’était traduit concrètement par 247 euros
pour certains, 494 euros pour d’autres et surtout zéro euro (rien du tout)
pour beaucoup d’autres. Et cela après deux, trois, voire quatre ou cinq ans
d’arriérés de bourse […]. Monsieur le président, de mémoire de boursiers
centrafricains, depuis l’indépendance, jamais on n’a payé qu’un seul
mois de bourse aux étudiants de l’étranger […]. Faites de cela votre
propre affaire. Notre situation est en ce moment intenable. Par conséquent,
nous attendons une issue humaine de votre part dans la première quinzaine du
mois de janvier 2005.”
Francis Laloupo
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