CENTRAFRIQUE :
RISQUE RÉEL DE REPRISE DES HOSTILITÉS
Un des chefs des libérateurs qui ont
pris le pouvoir à Bangui le 15 mars 2003, le capitaine Abakar Sabone,
actuellement à N'Djamena, somme François Bozizé de ne pas se présenter à
la présidentielle du 13 mars 2005. Sinon, il déclenche les hostilités.
Afrique Éducation : Qui êtes-vous ?
Capitaine
Abakar Sabone : Je suis le capitaine Abakar Sabone, chargé de mission au
Ministère centrafricain de la Défense depuis janvier 2004, et porte-parole
provisoire du RPCSJ (Rassemblement patriotique centrafricain pour le salut et
la justice).
Que faites-vous à N'Djamena ?
Nous y sommes suite aux événements du 17 avril 2004 à Bangui. La CEMAC
(Communauté économique et monétaire de l'Afrique centrale) nous a envoyé,
ici, à N'Djamena, pour solliciter l'arbitrage du président Idriss Déby parce
que, semble-t-il, le problème centrafricain, dans son volet militaire, repose
essentiellement sur ses épaules.
Qu'entendez-vous par là ?
En gros, on nous a dit au niveau de la CEMAC que c'est le président Omar
Bongo Ondimba qui tranche les différends tchadiens et Idriss Déby, les
différends centrafricains.
Idriss Déby a-t-il alors tranché votre différend ?
Il a organisé une confrontation entre nous et Bozizé en novembre dernier
à N'Djamena. Nous avons pu dire ce que nous pensions. Bozizé s'est excusé
pour repartir précipitamment à Bangui, prétextant qu'il allait bientôt
revenir pour poursuivre cette confrontation sous les auspices du président
tchadien. Mais il n'est jamais revenu.
Pourquoi n'est-il pas revenu ?
Parce qu'il sait en son for intérieur qu'il n'a pas respecté le pacte qui
nous liait : il était question qu'il prenne le pouvoir, qu'il gère la
transition et organise les élections pour passer le pouvoir aux civils. Mais
il ne l'a pas respecté puisqu'il a déclaré sa candidature à la
présidentielle. Evidemment, nous ne pouvons pas être d'accord avec lui. Il le
sait. C'est pour cela qu'il nous fuit.
Idriss Déby était-il au courant de ce fameux pacte ?
Il n'est pas au courant de ce pacte. Quand Bozizé est venu à N'Djamena, le
débat n'était pas arrivé au niveau où il fallait en parler au président
tchadien. Nous avons pensé qu'on parlerait de cela quand il viendrait pour la
deuxième confrontation comme il l'avait promis.
Il y a un autre problème important : celui de la laïcité en RCA. Comme au
Soudan, au Tchad, au Niger, au Cameroun, nous avons des chrétiens, des
musulmans et des animistes. Nous avons dit qu'une fois arrivé au pouvoir, il
devrait établir une équité entre les groupes religieux chrétiens et
musulmans. Cela nous a poussé à le lui dire le 17 avril 2004 où on lui a
rappelé que nous exigions également l'équité dans tous les autres domaines
y compris le partage du pouvoir.
Le président tchadien pense et dit souvent que le fait de susciter un conflit
entre les chrétiens et les musulmans, n'est pas une bonne chose, et qu'au
Tchad, en 1979, ils avaient connu le même problème, ce qui a coûté la vie
à des milliers de Tchadiens. C'est fort de cette expérience qu'il nous a
toujours conseillé de dialoguer au lieu de prendre des armes.
Voulez-vous dire par là que François Bozizé impose une religion par
rapport à une autre ?
Le Nord de la RCA est peuplé de musulmans, le Sud de chrétiens. Les
animistes se retrouvent dans les deux camps. Nous les Birao, par exemple, qui
sommes à la frontière avec le Soudan et le Tchad, sommes considérés comme
des étrangers. Tout ce qui porte un nom musulman en RCA est considéré comme
étranger alors que nous avons les mêmes droits de citoyenneté dans ce pays.
Il était entendu entre nous qu'une fois au pouvoir, Bozizé devait nommer un
premier ministre musulman. Dans le gouvernement, aussi, il devrait observer une
stricte égalité entre des musulmans et des chrétiens dans la répartition
des postes (armée, sociétés d'Etat, Douane et toutes les institutions). Mais
quand il a pris le pouvoir le 15 mars 2003, il n'a rien fait.
Quelles places les musulmans occupent-ils sous Bozizé ?
Presque rien ! Il n'y a que Karim Meckassoua qui, après avoir été
ministre des Affaires étrangères, se retrouve maintenant à l'Education
nationale. Nous sommes très loin du compte.
Plus grave encore, les sous-officiers de la rébellion musulmane qui l'ont
aidé à prendre le pouvoir le 15 mars 2003, ont été jetés au Tchad
Était-il convenu qu'il devait les récompenser ?
Quand nous sommes partis au Tchad en 2002 en exil avec le général Bozizé,
il n'y a pas eu d'accord formel qu'il récompenserait certains d'entre nous,
s'il arrivait au pouvoir. Mais une fois au Tchad, il a recruté lui-même
certains mercenaires de multiples nationalités (éléments plus ou moins
démobilisés de John Garang, Foulbé et Bamoun du Cameroun). Il les a
recrutés personnellement malgré les mises en garde d'Idriss Déby. C'est à
ceux-là qu'il a promis une récompense une fois qu'il arriverait au pouvoir.
Parmi eux, il y avait aussi des aventuriers de nationalité tchadienne. Je dois
cependant préciser que Bozizé ne croyait même à la victoire finale. Le 13
mars 2003 alors que nous étions encore à Bouka, à 300 kilomètres de Bangui,
nous avons dû le mettre dans la voiture de force, direction Bangui, parce
qu'il disait ne pas croire au succès de notre opération. J'ajoute que pendant
toute notre épopée, il ne nous a jamais donné un fusil, ni financé quoi que
ce soit. Nous nous sommes débrouillés nous-mêmes.
Le 14 mars 2003 à Bossembélé, nous avons tenu un dernier congrès : on s'est
dit que pour éviter la confusion entre nous (les Centrafricains) et les
mercenaires qu'il venait de recruter, une fois à Bangui, il devait tout faire
pour les payer dans les six mois et les faire rentrer chez eux afin qu'il n'y
ait pas de confusion entre eux et nous autres, musulmans centrafricains. Parce
que nous avons à peu près la même corpulence. Certaines personnes nous
confondent. Mais une fois arrivé au pouvoir, il les a casés au camp RDOT au
PK11, à 100 mètres de son domicile. Il les a abandonnés à leur sort pendant
un an, sans aucun soin, ni PGA (prise générale d'alimentation). C'est ce qui
les pousse à aller faire des braquages dans les quartiers et à couper les
routes pour rançonner les voyageurs. Ils doivent survivre.
Vu le danger, nous avons, début avril 2004, conseillé à Bozizé de trouver
une situation à ces éléments et de les faire partir. En personne, il est
venu avec son fils, Francis, le 17 avril 2004, leur distribuer des
laissez-passer. Il leur a dit de partir là où bon leur semblait et de revenir
le voir dans 3 mois pour se faire payer. Les personnes concernées ont demandé
un peu d'argent pour survivre pendant ces trois mois avant de revenir le voir.
Il leur a répondu qu'il n'avait rien à leur donner. Sur ce, il les a quittés
sans plus mot dire.
Les éléments se sont fâchés et ont barricadé la voie, coupant la ville de
Bangui en deux.
Vu le danger, il a ordonné à son fils, Francis, de faire appel à nous, les
chefs libérateurs musulmans centrafricains dont moi-même, pour intervenir
auprès de ces éléments insurgés, et les calmer en trouvant une solution
pacifique. Dès que nous sommes arrivés sur les lieux, on a pu les convaincre.
Ils nous ont donné une semaine pour que Bozizé leur trouve un peu d'argent
pour les trois mois avant de revenir chercher leur dû. Mais au moment où nous
commencions à dégager la voie urbaine, Bozizé ordonne à ses éléments de
la Garde présidentielle positionnés dans 4 véhicules d'ouvrir le feu sur
nous, médiateurs et insurgés réunis. C'est à partir de ce moment que nous
avons compris qu'il cherchait à créer une situation favorable à notre
liquidation physique. Pour preuve, nous avons dû laisser 12 morts sur place (8
du côté des insurgés et 4 du côté des médiateurs) dont 3 officiers qu'il
avait lui-même nommés. C'est à ce moment-là que les médiateurs ont rallié
la cause des insurgés.
Les forces CEMAC sont intervenues pour engager un pourparler direct entre nous
et Bozizé. Ce dernier refuse de nous recevoir, nous les médiateurs,
préférant traiter directement avec les insurgés qui sont tous des
Non-Centrafricains. Mais ces derniers refusent et nous re-désignent pour
parler en leur nom. Là encore, le refus de Bozizé est catégorique. On passe
48 heures à trouver une solution introuvable. Nos camarades en ville nous
rallient et portent notre effectif à 211 personnes. Dans la nuit du 22 au 23
avril, Bozizé envoie à nouveau la Garde présidentielle nous attaquer. Cette
fois, nous ne nous faisons plus avoir. Nous détruisons complètement le
premier véhicule du cortège grâce à un RPG7. Il voit lui-même le danger,
prend peur et se rend en catastrophe le matin du 23 avril à Libreville pour
rencontrer le président Bongo Ondimba. C'est l'avion qui l'a ramené le même
soir à Bangui qui nous a embarqué ce même soir pour nous acheminer sur
N'Djamena. Francis Bozizé et un général gabonais de la CEMAC nous
accompagnent. Cette même nuit du 23 avril, on est reçus par Idriss Déby à
la présidence. Il nous dit qu'il est mandaté par la CEMAC pour nous prodiguer
des conseils avant de nous laisser repartir dans la même nuit chez nous en RCA.
Mais ajoute-t-il, ce que j'apprends de vous et ce que Bozizé m'a dit est loin
d'être la même chose. Il promet alors de régler le problème très urgemment,
soit en faisant venir Bozizé à N'Djamena, soit en se rendant lui-même à
Bangui, soit en nous confiant à une délégation tchadienne pour nous
accompagner à Bangui.
Finalement, il fait venir Bozizé le 25 novembre 2004. Il y a une nouvelle
confrontation entre lui et nous, qui dure 3 heures de temps. Pendant celle-ci,
l'occasion est donnée à chaque partie de s'excuser vis-à-vis de l'autre. Je
précise que Bozizé était accompagné seulement de son fils Francis alors que
nous avions demandé qu'il vienne avec les officiels du Conseil national de
transition. Après cette deuxième confrontation, il est parti en promettant de
revenir finaliser ce problème. Mais depuis, plus rien. On attend toujours.
Êtes-vous combien ?
Nous sommes au nombre de 12 responsables à N'Djamena et de 400 éléments
positionnés à la frontière.
Que comptez-vous faire ?
1) Il faut que Bozizé respecte notre pacte en renonçant à sa candidature
à la présidentielle ;
2) Il faut qu'il y ait une amnistie générale, c'est-à-dire, pas de chasse
aux sorcières. Je précise que cette amnistie générale ne doit pas exclure
Ange-Félix Patassé et Jean-Jacques Demafouth ;
3) Il faut qu'il libère tous les prisonniers politiques ;
4) Il ne faut plus qu'il y ait assignation à résidence de qui que ce soit ;
5) Il faut qu'il convoque une table ronde de tous les leaders, bref, qu'il soit
organisé un mini-dialogue national pour sauver le pays.
Et si Bozizé refuse de renoncer à sa candidature à la présidentielle
du Centrafrique ?
C'est la guerre ! Il n'y aura pas d'autre solution.
La guerre avant ou après les élections ?
Nous savons déjà que c'est Bozizé qui va être élu. Il y aura donc la
guerre après les élections.
Au Sommet de Libreville, la candidature du président Ange Félix
Patassé a été invalidée contrairement à celle de Jean-Jacques Demafouth
qui, néanmoins, a l'épée de Damoclès sur la tête. Votre commentaire ?
S'agissant de la condamnation de Jean-Jacques Demafouth, ce dernier n'a pas
agi de son propre chef. Il a reçu l'ordre du chef de l'Etat de l'époque, Ange
Félix Patassé. Lui-même n'était que le ministre de la Défense. A son tour,
il a donné l'ordre à son chef d'état major des armées, le général
François Bozizé, pour exécution. Tout le monde est donc coupable dans cette
affaire, et c'est pourquoi il faut une amnistie générale.
En ce qui concerne la condamnation du président Patassé, on se souvient que
l'auteur des événements du 28 mai 2001, c'est le candidat actuel du RDC, le
général André Kolingba. Ce dernier est donc aussi condamnable. Mais nous
avons constaté que Bozizé s'est auto-amnistié et a également amnistié
Kolingba. Nous avons vu qu'il y avait eu un esprit de corps. Et si nous
demandons l'amnistie générale, c'est parce que nous voyons aussi la
responsabilité de Bozizé dans toutes ces affaires. Donc pour qu'il y ait la
paix (parce que tous sont coupables), il nous faut carrément tourner la page.
Les uns et les autres doivent se donner le pardon et que tous, sans exception,
y compris Patassé et Demafouth, aillent aux élections. Mais dans le cas où
certains candidats sont recalés pour de tels motifs, Bozizé et Kolingba ne
doivent pas aussi être candidats.
Concernant le Sommet de Libreville, nous avons constaté qu'il a été question
seulement des problèmes politiques alors que les problèmes militaires
demeurent préoccupants. Or le problème de la sécurité est prioritaire avant
l'organisation des élections. Je précise que Bozizé, à l'heure actuelle, ne
contrôle que Bangui et ses environs. Comment peut-on organiser des élections
libres et transparentes dans de telles conditions ? J'ai un appel à lancer à
toute la jeunesse centrafricaine pour l'inviter à la vigilance. Parce qu'à
chaque fois qu'il y a élection, on fait toujours appel à la jeunesse. De
même quand il y a recours aux armes. Une fois l'objectif atteint, la jeunesse
est abandonnée à son sort. Donc, la vigilance de la jeunesse de la RCA doit
être absolue pour voir clair.
L'avenir de la jeunesse a toujours été perturbé et incertain. La jeunesse
envisage désormais, si les parents n'arrivent pas à se comprendre entre eux,
à prendre ses responsabilités pour sauver le peuple toujours trompé.
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