N° 188 - MAI 2005 AFRIQUE
RÉPUBLIQUE CENTRAFRICAINE
Bozizé sauvé des urnes
PAR VALENTIN HODONOU

N° 188 - MAI 2005
AFRIQUE

RÉPUBLIQUE CENTRAFRICAINE
Le président sortant, François Bozizé, et l’ex-Premier ministre, Martin Ziguélé, s’affronteront au deuxième tour de l’élection présidentielle le 8 mai. Fort de son avance substantielle au premier tour et du ralliement de Charles Massi et de Jean-Paul Ngoupandé, le tombeur de l’ancien président Ange-Félix Patassé part avec les faveurs du pronostic.
Bozizé sauvé des urnes
PAR VALENTIN HODONOU

La République centrafricaine a agréablement surpris. On craignait le pire dans un pays aussi déstructuré (voir page 8). Surtout après une période préélectorale agitée (voir notre numéro 185, de février 2005). A tel point que l’Organisation internationale de la francophonie a été pratiquement seule à daigner dépêcher sur place une trentaine de délégués sous la direction de l’ancien président du Burundi, Pierre Buyoya, pour surveiller les opérations de vote. Or, la campagne électorale et le double scrutin (présidentiel couplé avec les législatives) du 13 mars se sont déroulés à la satisfaction de la plupart des observateurs. Les Centrafricains se sont massivement déplacés pour accomplir leur devoir de citoyen. Et ce, dans le calme. Malgré la lenteur des opérations de vote. Le taux de participation a été estimé à 68,27 %.
A part le passage à tabac de quelques habitants de Bangui, coupables d’avoir mal voté, il y a eu peu de dérapages. Certes, un incident, survenu en marge du dépouillement des bulletins, aurait pu mettre le feu aux poudres. Une fusillade avait en effet éclaté dans la nuit du 22 au 23 mars, entre des éléments de la Garde républicaine et des membres des services d’ordre de l’ancien chef de l’Etat, le général André Kolingba – lui aussi candidat – devant le domicile de ce dernier. Mais, considérée plutôt comme une bavure, et non comme une tentative d’assassinat comme l’avaient prétendu ses partisans, tout a été mis en œuvre par le gouvernement pour en minimiser l’impact. “Cet incident malheureux est simplement une confusion due au manque de communication entre les deux unités. Par conséquent, il ne doit pas être interprété comme une tentative d’acte criminel”, avait tenu à préciser Michel Sallé, le ministre de l’Intérieur. Et pour couper court à toute autre spéculation, François Bozizé est allé rendre visite à André Kolingba chez lui.
Autre bonne surprise, la Cémi (Commission électorale mixte indépendante) a, semble-t-il, pu accomplir sa tâche en toute indépendance. En tout cas, mis à part quelques accusations de fraudes massives jamais étayées, hâtivement portées par ses challengers contre François Bozizé, aucun d’eux n’a réellement mis en doute les résultats officiels proclamés le 31 mars par Jean Willybiro Sako (président de la Cémi). Selon ces résultats, le président centrafricain sortant a obtenu 42,97 % des suffrages. Il a devancé l’ancien Premier ministre Martin Ziguélé – soutenu par le MLPC (Mouvement de libération du peuple centrafricain) de l’ex-président Ange-Félix Patassé –, qui a recueilli 23,53 %. L’ancien chef de l’Etat André Kolingba, arrivé troisième, a été crédité de 16,36 %. Jean-Paul Ngoupandé, autre ancien Premier ministre, s’est classé quatrième avec 5,08 %. Les sept autres candidats se sont contentés des miettes. Bonne surprise aussi, l’attitude du président centrafricain. François Bozizé ne sera sans doute jamais un génie politique. Reste que, conscient que son image s’est passablement brouillée depuis sa prise de pouvoir le 15 mars 2003 par un coup d’Etat, il a su s’acheter une conduite au moment opportun.
En tout cas, en restant sourd au conseil prodigué par les “faucons” de son entourage de tenter “un passage en force” dès le premier tour, et en respectant le verdict des urnes qui le contraint à un second tour, il démontre avoir tiré quelques enseignements utiles de la période de transition politique. Il est vrai qu’une victoire dès le premier tour aurait sérieusement mis en doute l’équité du scrutin ! Selon plusieurs sources diplomatiques étrangères à Bangui, le chef de l’Etat sortant aura fait preuve en l’occurrence “de responsabilité et d’une incontestable maturité politique, qui lui donnent une stature de chef d’Etat”. Un préjugé favorable dont aura besoin le futur président de la République centrafricaine pour faire bonne figure auprès des pays donateurs et des institutions de Bretton Woods. Histoire d’obtenir une aide urgente pour pouvoir continuer à payer les salaires des fonctionnaires et renflouer les caisses de l’Etat qui sont vides.
A toutes fins utiles, François Bozizé aurait d’ores et déjà programmé un voyage à Paris et à Bruxelles, au cas où il l’emporterait le 8 mai. Une hypothèse considérée comme une certitude par son entourage, tant son avance sur son futur adversaire, Martin Ziguélé, arrivé deuxième, est confortable. Une avance qu’il a construite en faisant le plein des voix dans le Nord, d’où il est originaire. Et, en créant la surprise à Bangui, ville traditionnellement acquise au Rassemblement démocratique centrafricain (RDC) du général André Kolingba, où il a réalisé un excellent score.Qui plus est, la probabilité de voir plusieurs candidats de petits partis ou indépendants – comme l’avocat Me Henri Pouzère (2,2 %) et le pasteur Josué Binoué (1,52%), qui n’ont pas signé le manifeste anti-Bozizé de l’Union des forces vives – se rallier au chef de l’Etat sortant est très grande.
D’autres pourraient leur emboîter le pas. Car l’homme de Bossangoa (région natale de François Bozizé) n’a pas ménagé non plus ses efforts pour “retourner” en sa faveur l’ex-président Kolingba, dont le parti, le RDC, appartient à la fameuse coalition de l’Union des forces vives qui avait juré sa perte au premier tour. Dès le 31 mars, François Bozizé lui a fait un appel du pied très explicite, dans un message radiodiffusé, en lui rafraîchissant opportunément la mémoire : “Le bon berger est celui qui s’occupe de ses brebis. […] Ceux qui avaient fui en Ouganda, je les ai ramenés […] parce que je suis un bon berger”, avait-il déclaré. Traduction : André Kolingba avait quitté la République centrafricaine pour un exil de deux ans en Ouganda après un coup d’Etat manqué le 28 mai 2001 contre son successeur, Ange-Félix Patassé. Un putsch dont il avait revendiqué la paternité. Il a été condamné à mort par contumace en 2002, puis ramené au rang de simple soldat par Patassé. En avril 2003, François Bozizé l’a amnistié et lui a rendu son grade de général. Les relations familiales qui unissent leurs épouses, Mireille et Monique, auraient pu également favoriser leur rapprochement. Sauf que, malgré sa qualité de “parente par alliance” de François Bozizé, Mireille Kolingba appartient à l’aile dure du RDC, le parti de son époux, et exerce, dit-on, une grande influence sur ce dernier, affaibli par la maladie.
Est-ce sur ses conseils que le RDC a fait monter les enchères pour un éventuel soutien à François Bozizé le 8 mai ? Toujours est-il que, de source bien informée, les conditions posées par la formation politique dirigée par André Kolingba auraient été exorbitantes. Jugez-en vous-mêmes : prise en charge par l’Etat centrafricain de trente hommes pour assurer la sécurité de l’ancien chef d’Etat ; faire de lui un messager de la paix ou le médiateur de la République et lui attribuer un logement ; lui accorder une compensation financière de 5 milliards de F CFA, ajoutée à un dédommagement pour la destruction de tous ses biens ; rétablir ses pensions mensuelles ainsi que celles de ses descendants ; réserver au RDC les postes de Premier ministre, les ministères de la Coopération, des Travaux publics, de la Culture et de la Jeunesse, de l’Economie et des Finances, du Commerce et de l’Industrie, de l’Energie et des Mines, une vice-présidence de l’Assemblée nationale, six postes de préfet, des directions de sociétés d’Etat, des fonctions d’ambassadeurs, l’état-major des armées centrafricaines ; mettre à la disposition du bureau du RDC huit véhicules (4 3 4) et une somme de 200 millions de F CFA ; enfin, verser la même somme à chaque candidat de ce parti en campagne pour le second tour des élections législatives. Pas étonnant que les âpres et laborieuses tractations entre les états-majors de campagne de François Bozizé et d’André Kolingba se soient soldées par un échec. Résultat, le RDC a officiellement annoncé le 22 avril qu’il ne donnerait pas de consigne de vote au second tour. Une neutralité qui laisse tout de même peu de chance à Martin Ziguélé de faire mentir les pronostics le 8 mai. D’abord, parce qu’à la surprise générale, Charles Massi, le leader du Fodem (Forum démocratique pour la modernisation), l’un des contempteurs les plus virulents de François Bozizé a, après moult tergiversations rallié le camp du chef de l’Etat sortant. Tout comme Jean-Paul Ngoupandé, président du PUN (Parti de l’unité nationale).
Ensuite, parce que cet ancien assureur de 49 ans qui brigue pour la première fois la magistrature suprême de son pays, a beau se donner beaucoup de mal pour prendre ses distances vis-à-vis de son ancien mentor, le président déchu, Ange Félix Patassé – qui le lui rend bien en le qualifiant de traître –, il demeure le représentant du MLPC, “le parti ennemi” aux yeux des Yakomas. Une ethnie qui constitue l’essentiel du vivier électoral d’André Kolingba. Et, consigne de vote ou pas, elle risque de le lui faire payer très cher.

Ethnies, insécurité et salaires
Presque partout, l’appartenance ethnique a lourdement pesé dans le choix des Centrafricains : Martin Ziguélé a réussi ses meilleurs résultats dans l’Ouest, dont il est issu, tandis que dans le Sud, en dehors de Bangui, les électeurs de l’ethnie yakoma ont accordé l’essentiel de leurs suffrages à André Kolingba. François Bozizé touche sans doute les dividendes du recul de l’insécurité dans la capitale et l’amélioration du rythme de paiement des salaires des fonctionnaires, régulièrement versés depuis quinze mois.

Quelques repères
La République centrafricaine est dirigée par le général François Bozizé. Il s’est installé à la tête du pays depuis le 15 mars 2003, en renversant par un coup d’Etat l’ancien président Ange-Félix Patassé, qui était au pouvoir depuis 1993. Ce dernier s’est réfugié au Togo. Le pays a vécu depuis 1996 dans une instabilité politique ponctuée par des mutineries et des tentatives de coups d’Etat à répétition. Une crise politique doublée d’une crise socio-économique aiguë. D’une superficie de 622984km2, frontalier du Tchad au nord, du Soudan à l’est, de la République démocratique du Congo (RDC) et du Congo-Brazzaville au sud et du Cameroun à l’ouest, le pays, dont la population était de 3,9 millions d’habitants en 2003, est enclavé au cœur de l’Afrique centrale.
Ancienne colonie française dotée d’une autonomie interne en 1958, l’Oubangui-Chari devient indépendante en août 1960, sous l’appellation de République centrafricaine. L’homme clé de cette indépendance, Barthélémy Boganda, a trouvé la mort quelques mois plus tôt dans un accident d’avion. David Dacko, le premier chef de l’Etat, est renversé le 31 décembre 1965 par Jean-Bedel Bokassa. Cet ancien officier de l’armée coloniale française se fait élire président à vie, puis couronner empereur en 1977. En 1979, il est chassé à son tour du pouvoir par une opération montée depuis Paris par l’Elysée, sous le régime de Valéry Giscard d’Estaing qui le remplace par le revenant David Dacko. Pas pour longtemps. En 1991, David Dacko est à nouveau victime d’un coup d’Etat, perpétré par le général André Kolingba. Cette même année, le multipartisme est proclamé. Ange-Félix Patassé remporte la première élection présidentielle pluraliste en 1993. Il est réélu au premier tour en 1999, au terme d’un scrutin contesté par l’opposition.
Depuis, le pays s’enfonce dans la crise. Il a notamment connu trois mutineries successives d’une partie de l’armée entre 1996 et 1997, puis un coup d’Etat manqué en mai 2001. Putsch attribué à André Kolingba. Le 15 mars 2003, le général François Bozizé, entré en rébellion depuis novembre 2001, s’empare du pouvoir à la faveur d’un coup d’Etat. Il instaure un régime de transition. Un Conseil national de transition (Parlement) est mis en place.
Bien qu’avantageusement dotée par la nature – le pays produit du coton, du café, du tabac, de l’or, du diamant, du bois –, l’économie de la République centrafricaine est dans un état désastreux. L’Onu estime que, “contrairement à de nombreux pays au sud du Sahara, la pauvreté humaine s’est accentuée ces dix dernières années”. Le PNB (Produit national brut) est de 260 dollars par habitant, et la dette extérieure est évaluée à 1 325 milliards de dollars.

V. H.