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L’acceptation par Edem Kodjo du poste de Premier ministre du
Togo, dans un contexte de crise ouverte de légitimité, et à un
moment où plus d’une intelligence même somnolente, aurait pris
ses distances avec le régime autocratique du fils du défunt Eyadéma,
pose un problème de crédibilité de l’intelligentsia
africaine.D’où vient-il que l’intellectuel
L’acceptation par Edem
Kodjo du poste de Premier ministre du Togo, dans un contexte de
crise ouverte de légitimité, et à un moment où plus d’une
intelligence même somnolente, aurait pris ses distances avec le régime
autocratique du fils du défunt Eyadéma, pose un problème de crédibilité
de l’intelligentsia africaine.
Nous ne voulons pas dénier à un citoyen ou à certains citoyens,
le droit de servir leur pays partout et à tous les niveaux. Nous
ne voulons point brandir la prétention de la pureté et de la
morale suprême. Nous voulons nous interroger sur la place des
hommes des sciences et des lettres dans la marche du monde,
l’organisation de la société, la promotion des idéaux nobles,
et la défense des grands principes sans lesquels, l’humanité
n’aurait jamais connu, et ne connaîtrait aucune avancée
significative.
Le débat que nous inspire le cas Edem Kodjo se situe sans aucun
doute dans une répétition des épisodes d’agitation des
consciences, qui au Cameroun entre 1985 et 1990, déchira la
classe des académiciens, divisa sensiblement l’université, et
conduisit quelques érudits derrière les barreaux. Nous entendons
poser à nouveau le problème, pour le réexaminer à la lumière
des dernières évolutions, et alors que la misère des peuples se
fait plus grande , et que le nombre d’intellectuels compromis
est allé croissant. C’est ici même, dans nos colonnes, que
nous évoquions déjà, le trouble que nous causaient ceux que
nous désignions sous le sobriquet d’intellectuels de marmites.
Lorsque les radios du monde ont annoncé la nomination de monsieur
Edem Kodjo au poste de premier ministre d’une des dictatures les
plus rétrogrades des temps modernes en ballottage au Togo, c’était
pour le présenter par ailleurs comme un brillant universitaire,
ayant enseigné à La Sorbonne. De fait cette présentation
aboutit à associer tout ce que l’Afrique compte de génies des
sciences et de lettres, à une grossière machination condamnée
par les peuples et ridiculisée par la plus élémentaire des
logiques. Faute de légitimité, on en est donc à construire un
aval intellectuel, en sous-entendant, qu’un homme d’une telle
élévation académique, ne saurait s’inscrire que dans le sens
positif de l’histoire. Bref, de ce que furent les Cheick Anta
Diop, Tchuidjang Po uémi, Mongo Béti et autre Amadou Kourouma,
on en tient pas compte.
Il va sans dire, que la réalité qui se présente sous nos
regards dorénavant, n’est point digne de gloire. Tout porte à
croire, que l’académie a définitivement tourné le dos à la défense
de la justice, la promotion des libertés et la défense des
grands principes. Lorsque l’on s’aperçoit qu’au Cameroun,
ce sont plus de trois cents universitaires qui ont apposé leurs
signatures sur une pétition pour le raffermissement, le
renforcement et la pérennisation de l’autocratie, on
s’interroge sur l’avenir de ce pays. Leurs ancêtres furent
faits esclaves malgré eux, pris au piège de la ruse des premiers
explorateurs. Leurs grands parents furent colonisés, parce que la
conjonction des contradictions joua en leur défaveur, la révolution
industrielle aidant. Leurs parents eurent au moins le courage de
commencer la guerre, de se défendre un moment, avant de succomber
sous la puissance de feu des envahisseurs. Mais eux, ces enfants,
devenus Docteurs en tous genres et professeurs en toutes choses,
maîtres des théorèmes et des théories, n’ont rien fait
d’autre, que vendre leurs âmes, trahir jusqu’au plus intime
de leur honneur, et salir ce qui reste de la République, tuant au
passage, tout espoir d’un Etat moderne.
Non ! ce qui est en cause, n’est point notre aversion pour un
quelconque dirigeant, car profondément chrétien par ailleurs,
nous ne renions pas les Ecritures saintes sur le destin divin des
individus. Pourtant, tout en reconnaissant à chaque dictateur,
cette chance unique de trôner à la tête d’un peuple, de décréter
son arriération, le pillage de ses richesses, la prolifération
des haines ethniques et la construction d’un bonheur à
reculons, nous tenons à redire à haute voix, que la place de
l’intellectuel, ne saurait être dans le jeu des louanges, de la
peur, et de la compromission.
Lorsque l’intellectuel a peur, la société est condamnée à décrépir,
à se scléroser, et à produire un genre de citoyen passif,
amorphe, effrayé, et impuissant. Ma grand-mère est morte en bénissant
le courage d’un fils qui avait conquis les arcanes de la science
pour honorer le village, servir honnêtement son pays, et lutter
efficacement pour la justice et toutes les grandes causes. Ma mère
ne m’a pas demandé de bâtir des immeubles à la sueur des
autres, de l’argent volé, et en me transformant en souris,
rongeur des deniers publics. D’où vient-il que l’intellectuel
africain soit devenu un objet aux mains de quelques fous du
pouvoir ?
L’Europe industrielle est le parfait fruit non pas d’une
collusion de l’intelligentsia avec la monarchie, mais d’une émulation
critique permanente et surtout radicale des gens des sciences et
des lettres qui organisèrent la résistance populaire avec leurs
plumes, leurs paroles, et des pamphlets soutenus.
Devant la tentation obscurantiste qu’induit les autocraties
sanguinaires du continent, il faut opposer une intelligence vive
d’intellectu els conscients de leurs rôles dans le façonnement
idéologique de l’institution politique, puis du bien-être
social tout court. L’acte posé par Edem Kodjo sème le trouble,
et à bien y regarder, c’est lui qui devra répondre devant le
tribunal de l’histoire, de ce que le Togo deviendra à partir du
décès d’Eyadema Père et des événements subséquents. Parce
qu’à priori on le sait ou le dit porteur des instruments
intellectuels de travail capables de comprendre les problèmes de
la société et d’orienter les choix des solutions, on ne peut
pas attendre de lui qu’il se dérobe demain, le jour du grand
procès des générations.
Le spectacle d’ensemble est donc plus que pitoyable, car il ne
saurait être question d’une démarche en repentir, ou d’une
tentative d’explication qui fait appel à des circonstances
exceptionnelles liées à la préservation de la paix. Certes,
l’approfondissement de la misère, arme effective des
autocraties qui se muent tantôt en démocraties de brousse et
tantôt e n démocraties sauvages, génère la perdition inévitable
des intelligences, y compris certaines parmi les plus réfractaires
à la corruption, mais tout de même, que plus de trois cents
enseignants d’université, dans un pays devenu le symbole de la
mauvaise gouvernance et du tribalisme comme le Cameroun, signent
une pétition qui aboutit à les présenter sous une lumière de
prostitués des temps modernes, n’est susceptible d’aucune
excuse et d’aucune explication crédible.
Comment faut-il donc analyser le phénomène, et sous quel angle
plus optimiste pourrait-on procéder ? Les pistes de réflexion
qui s’ouvrent sont à la fois multiples, et complexes.
D’abord, nous n’avons pas encore vérifié le fondement de la
relation qui lie l’intellectuel au pouvoir de l’argent dans
les pays pauvres, étant donné que par définition, la
connaissance scientifique ouvre les portes de l’influence
sociale, éventuellement convertible en capacité financière.
Ensuite, il faudrait aussi chercher à comprendre pourquoi, la
tentation d’un embourgeoisement insolent en passant par les
voies immorales, est si ancrée dans l’intelligentsia africaine.
Si la paupérisation de l’intelligence scientifique, de la compétence
académique, et du mérite professionnel, apporte un brin d’éclaircissement
eu égard aux aspirations légitimes de bien-être et d’accès
aux délices matérielles, elle ne saurait tout expliquer. L’égoïsme
est au cœur du comportement de quelques uns à l’instar
justement d’Edem Kodjo, lequel n’est pas du tout pauvre ni
privé de biens consistants.
En réalité, c’est tout notre apport à la science universelle
qui est en cause dans cette problématique de l’intellectuel et
du pouvoir. Ces fous nantis de diplômes sont-ils finalement des
intellectuels au sens de ceux qui ont gratifié l’humanité de
ses plus belles découvertes, de ses plus grandes théories, et de
ses avancées notoires ? Notre réponse est non. Ce qui peuple les
universités en Afrique et qui se prostitue aux autocrat ies,
n’a rien d’intellectuels, ce sont des formes d’intelligences
simplifiées, sarcastiques, et nuisibles.
© 2005 Le Messager
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