Centrafrique : lEtat de Droit en question La constitution du 14 janvier 1995 qui est en vigueur aujourdhui prévoit dans son titre II (De lEtat et de la Souveraineté) et en son article 17 al 3 que " la République centrafricaine est un Etat de droit, souverain, indivisible, laïc et démocratique ". Un Etat de droit est un Etat dont lorganisation et le fonctionnement de ses institutions sont fondés sur des règles juridiques. Cela garantit à ses citoyens lexercice de ses droits et libertés mais aussi laccomplissement de ses devoirs et obligations et surtout le respect des règles quils ont eux-mêmes élaborés par lintermédiaire de leurs représentants. LEtat de droit implique lexistence de trois pouvoirs distincts : lexécutif, le législatif et le judiciaire. Ce dernier joue un rôle fondamental dans le respect des libertés par la sanction des transgressions des règles juridiques établies. Comme disait Montesquieu la règle de séparation des pouvoirs est le fondement démocratique. Autrement dit, un Etat dont les trois pouvoirs (Exécutif, Législatif et Judiciaire) ne sont pas séparés et respectés nest pas un Etat démocratique. Dans le cas de la RCA, force est de constater que lEtat de droit est souvent remis en question. De nombreux dysfonctionements dans le processus démocratique de ce pays ne sont un secret pour personne. Ils sont à la fois le fait des pouvoirs publics et des citoyens.
Les citoyens respectent-ils la loi ? Les banguissois pour ne pas dire les centrafricains en général sont devenus des champions de casse. Les exemples ne manquent pas. En 1979, lors de la reprise de pouvoirs par David DACKO, les casses de vitrines de magasins à Bangui avaient fait la joie de leurs auteurs. Lexpression " grâce à DACKO " était alors en vigueur. Certains ont essayé de justifier ces agissements en affirmant que " le peuple avait faim ". Au même moment, les bâtiments dUCATEX (usine de textile) et du palais de sport ont été saccagés et vidés. Autres exemples en date : les mutineries de 1996 ont été loccasion de tueries des innocents, viol des femmes devant leurs maris, rackette de pauvres gens des quartiers PETEVO, BIMBO et autres. Ces agissements ont porté atteinte à des personnes (agressions et tueries), des biens privés (magasins) et collectifs (usine UCATEX). Et lon commence à mesurer les conséquences dramatiques au niveau humain et économique pour la Centrafrique qui reste encore économiquement " sous perfusion ". Mais peut-on rendre exclusivement responsable les auteurs de ces drames ? Ce serait trop simpliste. En effet les grands principes démocratiques ne peuvent être appliqués et respectés par les citoyens que si ceux-ci lont bien intégrés et pour quils lintègrent bien, il leur faut un apprentissage suivi dune pratique quotidienne. En un mot, il faut leur donner non seulement linstruction civique mais une éducation de masse sur la démocratie qui pourrait par exemple prendre la forme dune nouvelle discipline à enseigner depuis lécole primaire jusquau lycée en passant par les instances du quartier et des villages. Par ailleurs, il ne suffit pas seulement de donner une instruction démocratique aux citoyens. Il faut encore quils aient dabord le minimum vital cest-à-dire se nourrir, se loger, se soigner. Pour ne prendre que le premier verbe (se nourrir) un dicton populaire dit bien " ventre vide na pas doreille ". Comment peut on faire comprendre à un citoyen non averti et affamé les vertus dune démocratie ? A chacun dy réfléchir. A notre avis, cest là où se trouve, en partie, la source du comportement déviant du centrafricain.. Ceci dit, notre propos nest pas dexonérer de leur responsabilité les Centrafricains qui portent atteinte aux institutions démocratiques ou tout simplement aux droits et libertés dautrui. Ce serait alors prôner un retour à la barbarie. Il sagit simplement pour nous de chercher à comprendre le pourquoi et comment du comportement déviant de nos compatriotes afin de nous éclairer sur leurs agissements. Au demeurant, il est grand temps que le Centrafricain reprenne conscience que le respect de lEtat de Droit passe par le respect des biens publics (biens communs) et des droits des et libertés dautrui.
Quelle est la part de responsabilité des pouvoirs publics ? Les hommes politiques centrafricains sont - ils conscients de la nécessité déduquer les Centrafricains sur le concept de lEtat de droit ? Ou manquent-ils de moyens pour mettre en place une véritable réforme de la politique de léducation de la masse en matière du respect de lEtat de droit ? Le débat reste ouvert. Toutefois, concernant les pouvoirs politiques qui sont censés garantir aux citoyens le respect des règles juridiques en uvrant pour la consolidation du jeu démocratique, leurs carences et leurs déviances en la matière laissent à désirer. Quelques exemples sont édifiants : larticle 22 de la constitution mentionne clairement que : " les fonctions du président de la république sont incompatibles avec lexercice de toute autre fonction politique, de tout autre mandat électif, de tout autre emploi salarié ". Or, nous pouvons constater que la désignation du président centrafricain par les membres du MLPC à la tête de ce parti qui lavait soutenu aux élections présidentielles de 1993 et 1999 est contraire à cet article 22. Comment peut-on concevoir quun président de la république élu par tous les Centrafricains soit à la fois chef de lEtat et chef dun parti politique ? Aux compatriotes de se forger leur opinion. De même, nous pouvons nous interroger, sur la compatibilité du métier de député avec tout autre emploi salarié ou toute fonction commerciale. Larticle 47 al 2 prévoit qu: " une loi détermine le régime de léligibilité, des inéligibilités, des incompatibilités " des députés. Là encore cet article est négligé. Est-ce un secret de rappeler que certains députés sont des hommes daffaires ? Certes, on connaît la situation chronique des arriérés de salaires des fonctionnaires et des députés. Mais cela suffit-il à justifier le double statut des députés ? Nous pensons que dans un Etat de droit, les députés qui sont censés prendre les lois au nom du peuple doivent donner lexemple du respect de ces lois et surtout ne pas profiter de leur statut de députés pour exercer dautres fonctions jugées incompatibles par la loi. Par ailleurs, les arrestations décidées par le gouvernement de 73 personnalités (députés, syndicalistes) le 19 déc. 2000 pour " manifestations interdites " nous amènent à nous interroger sur le bien fondé des dites arrestations. La réunion était elle de nature à troubler lordre public ? Ou était-elle fondée sur une revendication légitime quest le paiement des arriérés de salaires ? En tout cas, si cest cette dernière hypothèse qui prévaut, il ny avait pas lieu non seulement dinterdire une telle manifestation mais darrêter ces 73 personnalités. De telles arrestations seraient à juste titre taxées darbitraire. Nest-on pas loin dun Etat de droit dans ce cas ? Dautant que la liberté de réunion (art.8), le droit de défendre ses droits et intérêts dans le cadre syndical (art.10 al 2) et le droit de grève sont garantis à tous les citoyens par la constitution. A ce propos, la libération en cours de ces personnalités arrêtées nous permet de penser que le Droit a finalement prévalu sur le " non-Droit ".
La séparation des pouvoirs existe-elle réellement ? Il ny a pas Etat de droit si le principe de la séparation des pouvoirs nest pas respecté. Le pouvoir judiciaire est-il réellement indépendant du pouvoir Exécutif en Centrafrique ? De lavis de beaucoup dhommes politiques centrafricains de lopposition, léquilibre des pouvoirs nest pas assuré. Ils citent comme exemple les nombreuses immixtions de lExécutif dans le fonctionnement judiciaire par les pressions et les révocations de magistrats. Pour la majorité au pouvoir, il n'en est rien. Ce qui est sûr cest que le débat sur lindépendance des magistrats nest pas propre à la Centrafrique. En France comme à Bangui, les juges sont nommés par décret et donc par le gouvernement. De plus, il existe une catégorie de magistrats quon appelle magistrats du parquet (substitut, procureur de la république, procureur général avocat général) qui relèvent hiérarchiquement du ministre de la Justice. Dans ces conditions peut-on parler dune véritable indépendance de la justice vis à vis du pouvoir Exécutif ? En tout cas, en France, la réforme de la Justice en préparation envisage de couper le " cordon ombilical " entre le ministère public et le ministre de la Justice. Quen est-il en République centrafricaine ? De même est-on en droit de sinterroger sur les rôles joués respectivement par le parlement et le gouvernement. Lassemblée nationale centrafricaine joue-t-elle pleinement son rôle de législateur ou sert - elle simplement de chambre denregistrement ? Nous savons que la plupart des lois votées à lassemblée nationale sont à linitiative exclusive du gouvernement. Dans ces conditions, quel est alors le rôle des élus centrafricains à lassemblée nationale ?
Lassemblée nationale pourquoi faire ? En effet, lassemblée nationale, aux yeux de certains observateurs, reste une simple chambre denregistrement. Sur ce dernier point, nous pensons effectivement que les députés ne jouent pas toujours leur rôle de censeur du gouvernement. On se souvient de la menace du vote de la motion de censure brandie par les députés de la majorité actuelle soutenue par les députés de lopposition contre le gouvernement formé par M. DOLEGUELE. Nous savons que cette menace na jamais abouti pour une raison qui demeure incompréhensible dautant que le gouvernement na pas cédé sur les points soulevés par ces députés.
Le pouvoir judiciaire joue- t-il réellement son rôle ? Rappelons tout dabord que le rôle du pouvoir judiciaire est de rendre la justice au nom du peuple en appliquant la loi, en garantissant les droits et libertés individuelles et en sanctionnant tout fauteur. Mais, les opinions des centrafricains sur le rôle du pouvoir judiciaire divergent : Pour beaucoup de Centrafricains, " les juges en RCA, bénéficient de plus davantages notamment au niveau de la rémunération par rapport à dautres fonctionnaires qui sont de même catégorie (et ayant le même nombre dannées détudes ou voire même plus) et malgré cela, ils ne font pas correctement leur travail ". Pour dautres, " les juges sont peu nombreux, ils subissent constamment les pressions des hommes politiques et travaillent dans des conditions lamentables ". Sans pour autant négliger lopinion des centrafricains sur le pouvoir judiciaire dont détiennent les juges, nous pensons quun Etat est dit " de droit " lorsque le pouvoir judiciaire est non seulement indépendant du politique mais également lorsque les juges sont intègres et rendent la justice avec toute impartialité au nom du peuple. Et pour exercer au mieux leur mission, les juges doivent disposer dun revenu convenable et payé régulièrement afin de ne pas céder à toute tentation. Ainsi la justice pourrait retrouver " sa lettre de noblesse " et remplir pleinement sa mission. Or, avec le problème des arriérés de salaire dans la fonction publique ajouté aux conditions de travail lamentables des juges centrafricains sans parler des pressions quils subissent parfois dans lexercice de leurs fonctions, il y a lieu parfois de sinterroger sur le rôle que joue réellement le pouvoir judiciaire notamment dans le processus démocratique engagé il y a une dizaine dannées. Il ne sagit pas de remettre en cause la bonne volonté ni la moralité des magistrats centrafricains mais de mettre le doigt sur la racine dun mal qui remet en question le pouvoir judiciaire et partant lEtat de droit. Quelles actions peut-on mener pour permettre au pouvoir judiciaire de jouer pleinement son rôle dans un Etat de droit ? Aux politiques dy répondre.
En définitive, La constitution de 1995 reste encore en vigueur. De deux choses lune, soit, elle est maintenue en létat et donc elle continue à sappliquer et par conséquent tout le monde la respecte, soit, on estime quelle est dépassée et on la modifie pour ladapter aux particularités centrafricaines. La constitution est le fait des hommes. Elle vaut ce que les hommes valent. Elle peut sadapter aux coutumes, aux traditions, aux bonnes murs du pays à condition que les règles du jeu soient fixées à lavance et connues de tous ; à condition aussi que les modifications que lon puisse y apporter ne soient pas de convenance personnelle mais quelles aillent dans le sens de lintérêt général. Ainsi, va lEtat de droit.
Pour le GRAP, Robert PIRI |